Archives mensuelles : novembre 2013

Un entretien avec Christine Delphy – Politis

[Publié en octobre dernier et effectué par Ingrid Merckx, l’entretien suivant est extrait du n°1272 de la revue Politispolitis. Je le reproduis avec l’aimable autorisation de Christine Delphy et d’Ingrid Merckx – merci à toutes deux.]

Le Lieu-dit, à Paris, était comble le 28 septembre pour la conférence organisée avec Christine Delphy à l’occasion de la réédition de son ouvrage phare. «L’Ennemi principal est un document de référence dans les études féministes. Ses deux tomes retracent l’évolution d’une pensée en mouvement», a souligné la sociologue Sylvie Tissot. Exemple : à propos du mariage pour tous, où Christine Delphy est passée du manque d’intérêt – «Ma génération était plutôt pour la suppression du mariage pour tout le monde» – au soutien. Une fracture s’est dessinée entre cette féministe « marxiste matérialiste et radicale » et plusieurs jeunes auditrices à propos de la transsexualité. « Je ne vois pas en quoi soutenir une femme qui veut devenir un homme, et donc passer dans le camp de l’oppresseur, est un combat féministe », a-t-elle déclaré.

Environ trente ans se sont écoulés entre le premier article, éponyme, de l’Ennemi principal et le dernier article. Quelle différence d’impact entre alors et maintenant ?
delhpy1bChristine Delphy: Il n’y en a pas tant que ça. L’article le plus connu, « L’ennemi principal », porte sur les grandes structures du patriarcat et l’exploitation économique des femmes. Cela n’a, malheureusement, pas beaucoup changé. Le non-partage du travail dit  domestique est quasi le même. Le travail paraprofessionnel – que les femmes font pour leur mari sans recevoir de rétribution (comptabilité, accueil des clients, travaux en tous genres…) – a un peu diminué, notamment avec le déclin de l’agriculture. Mais de nouveaux métiers indépendants se sont créés. Et, dans ce domaine, on ne sait rien des inégalités. Lire la suite

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Le 2ème livre chez Bambule : CONTRE LE MASCULINISME – guide d’autodéfense intellectuelle.

Par le collectif Stop masculinisme

Des hommes divorcés, perchés en haut d’une grue, qui se disent lésés par une justice qui  leur confisquerait leurs enfants ; des associations défendant les hommes battus et criant à la manipulation des chiffres sur les violences conjugales ; des groupes de parole destinés à des hommes en perte de repères et en quête d’une nouvelle identité masculine.
« Droits des pères », « violences et discriminations à l’encontre des hommes », « crise de la masculinité », tels sont les thèmes chers aux masculinistes. Associations, psychologues, militants, figures médiatiques ou simples quidams, ils sont un certain nombre à affirmer qu’aujourd’hui ce sont les hommes qui souffrent, qu’ils sont victimes des femmes qui auraient pris le pouvoir, des féministes qui seraient allées trop loin, bref d’une société «matriarcale ».couv
Adeptes de la victimisation et de l’inversion des rôles, les masculinistes militent pour la défense de l’ordre patriarcal et des privilèges masculins. Leur idéologie s’inscrit dans un contexte politique réactionnaire où l’on voit se renouveler les formes de la domination masculine. Lire la suite

Parution prochainement: Ni silence, ni pardon – L’inceste : un viol institué

Jeanne Cordelier et Mélusine Vertelune: Ni silence, ni pardon – L’inceste : un viol institué.
Préface de Marie-France Casalis, cofondatrice du Collectif féministe contre le viol.

Près de 25 % des filles subissent une expérience à caractère sexuel avec un adulte avant l’âge de treize ans. Les deux tiers des victimes d’agressions sexuelles sont âgés de moins de dix huit ans. Dans 98 % des cas, l’agresseur est de sexe masculin, mais plus de 20 % des agresseurs sont âgés de moins de dix-huit ans. Et notre société érotise outrageusement les filles, ce qui n’est pas sans conséquence.
ni silence ni...Les récits de Jeanne Cordelier et de Mélusine Vertelune portent sur un type d’agression à caractère sexuel particulier, celui qui est défini comme incestueux. La fillette, qui en est victime, est complètement démunie, car une personne censée la protéger et l’aimer  l’agresse, en fait son objet sexuel. La plupart du temps, la fillette se tait, par honte, par peur, par soumission à son entourage, parce qu’elle sait qu’elle ne sera pas crue. Et si elle parle, on la fait taire. Ainsi, en toute impunité se perpètrent des crimes aux conséquences
dévastatrices sur les plans physique et psychologique.
Or, certaines, un jour, décident courageusement de briser le silence, un silence lourd, étouffant, accablant.
Mélusine Vertelune nous raconte sans fard ce qui a été son calvaire quand son frère plus âgé l’a agressée à répétition pendant de nombreuses années. Il ne peut être alors question de pardon, mais de solidarité contre les dominants, les agresseurs, les criminels. Lire la suite

Hommes anarchistes face au féminisme

[L’article qui suit est tiré du n°24 de la revue anarchiste Réfractions (2010). Je trouve intéressant de le diffuser car, tout en visibilisant des analyses et des pratiques radicales, il montre les limites, les résistances et les contradictions au sein d’un mouvement supposé « progressiste ». Pas de complaisance ici à l’égard de la violence des hommes et des diverses stratégies et tactiques antiféministes: c’est ce qui m’a particulièrement plu.

Par ailleurs, l’analyse posée peut très facilement illustrer d’autres formations politiques.

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Je remercie Francis D-D pour la mise à disposition du texte et je vous invite vivement à lire certaines références qu’il cite, en particulier le recueil d’articles intitulé Le sexe du militantisme, éditions SciencesPo.Les presses (2009).

Pour information, un pdf de l’article est disponible au bas de cette page.]

Hommes anarchistes face au féminisme – Pistes de réflexion au sujet de la politique, de l’amour et de la sexualité.

par Francis Dupuis-Déri

En souvenir de Léo,
Et de nos longues discussions dans la nuit de Lyon 
Au flanc de la Croix-Rousse.
Parce que j’essaie encore, 
Malgré tout…
            C’est beau de se dire pacifiste, féministe ou anarchiste  Mais ton cœur est capitaliste/J’en ai subi les injustices                                                «Rebelle féministe », Genr’ radical
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Enseigner sur le fait d’être oppresseur: Quelques considérations personnelles et politiques

par Steven P. Schacht

  • Je crois que la vérité sur n’importe quel sujet n’apparaît que lorsque toutes les facettes de l’histoire sont mises ensemble, et lorsque leurs différentes significations s’éclairent mutuellement. Chaque écrivain rédige les parties qui manquent à l’histoire d’un autre écrivain. Et l’entière vérité, c’est ce que je suis après.

Walker 1983

 Des programmes de Women’s studies, d’études sur le sexe et le genre, ont été créés dans la grande majorité des écoles supérieures et des universités des États-Unis au cours des vingt-cinq dernières années. Bien que la création et la pérennité de ces programmes ont rencontré des résistances,ils ont également obtenu d’innombrables succès. Dans toutes les disciplines universitaires, les programmes de Women’s studies ont sérieusement remis en question les conceptions du genre, de l’ethnicité, de la classe et de la sexualité. Ils ont également revigoré des dialogues entre plusieurs champs d’études – dont beaucoup étaient depuis longtemps fatigués et pollués. En conséquence, il a été l’un des champs académiques qui s’est développé le plus vite. À bien des égards, les études de genre ont changé à jamais le visage du monde universitaire.

 Sans doute, une conséquence quelque peu latente mais néanmoins importante de cette transformation a été l’impact que ces Women’s studies (et du féminisme en général) ont eu sur des gens comme moi. Lire la suite

Les coûts subjectifs et objectifs de la masculinité : le point de vue des masculinistes (et des féministes)

[Depuis plusieurs mois en France, une offensive masculiniste est en cours. Les militants qui la dirigent tentent de se structurer aussi bien au niveau national qu’international, cherchant des rapprochements avec par exemple Fathers 4 justice.https://i0.wp.com/pur-editions.fr/couvertures/1332768665.jpg

L’article qui suit est extrait du livre Boys don’t cry ! publié en 2012 aux Presses Universitaires de Rennes.  Il me parait utile et urgent de le diffuser car il traite entre autres de l’une des plus anciennes associations masculinistes françaises: SOS Papa.

Je remercie beaucoup Anne Verjus pour son travail et son accord pour mettre à disposition cet article.]

 Les coûts subjectifs et objectifs de la masculinité : le point de vue des masculinistes (et des féministes)

par Anne Verjus

Le « coût de la masculinité » peut s’entendre de deux manières. C’est ce qu’on appellerait, en latin, un génitif. Or, il existe dans cette langue comme dans la langue française, un génitif objectif et un génitif subjectif.

Le génitif objectif correspond au coût produit par la masculinité. Ici, le coût est un effet « annexe » d’une masculinité approchée comme une construction, divisible entre la part d’humanité de l’homme et des comportements potentiellement modifiables. On peut donc comprendre « coût » comme un coût objectif, une invitation à observer autrement les rapports sociaux de sexe, non plus seulement à partir du coût de la domination masculine sur/pour les seules femmes, mais pour la société tout entière. Cela permet d’éviter de laisser une revendication féministe à vocation universaliste, humaniste, c’est-à-dire valable pour tous les individus, s’enfermer dans des problématiques sexualistes (corporatistes). On peut classer, parmi ces coûts objectifs, des comportements à risque, tels que l’alcoolisme, le tabagisme, la violence conjugale, la vitesse au volant, etc., qui sont des effets directs d’une certaine culture de la virilité encore largement partagée. Personne, sauf certains industriels, n’est prêt à défendre ce type de « coût objectif ». Il n’en va pas de même des coûts subjectifs.

Le génitif subjectif s’applique aux coûts subis par la masculinité, qui serait coûteuse en soi et non pas pour la société. Ici, il s’agirait du coût que représente, pour un homme, le fait d’être porteur de certaines valeurs en décalage avec les représentations dominantes. Ici, le coût est le sujet et la masculinité devient l’objet. On peut classer, parmi ces coûts subjectifs, la stigmatisation à l’endroit de la culture viriliste accusée d’occasionner des coûts objectifs exorbitants à la société ; mais aussi l’insuffisante valorisation de certains aspects de cette masculinité, parmi lesquels la capacité des hommes à prendre en charge, concrètement, l’éducation et l’élevage des enfants. Pour les militants porteurs de revendications dites « masculinistes », ce coût subjectif non seulement rend la condition de certains pères difficile à vivre, mais représente également un coût objectif pour la société. Celle-ci ne saurait, sous peine de se priver d’une moitié d’elle-même, se passer de l’implication des pères dans l’éducation et la formation des enfants. Il y aurait donc un coût du coût, un coût objectif des coûts subjectifs, c’est-à-dire des conséquences et un « prix à payer », pour la société, d’une non reconnaissance de la souffrance et des difficultés à être un homme, et en particulier un père, aujourd’hui.

Cette question du coût de la masculinité fait partie du répertoire de revendications, tant masculinistes que féministes, en faveur d’une plus grande égalité entre les parents. Lire la suite

Sporenda interviewe John Stoltenberg

Sporenda nous offre une nouvelle interview de FEMINISME SANS FRONTIERES. Elle a choisi de poser ses pertinentes questions au représentant d’une espèce en voie d’apparition: l’homme féministe. À première vue, le féminisme d’un homme semble aussi cohérent que l’antiracisme d’un blanc, la solidarité d’un goy contre l’antisémitisme ou les convictions de gauche d’un riche. Sauf que nous savons toutes que ce n’est pas si simple.  De même qu’on « ne nait pas femme, on le devient », on ne nait pas homme, on le devient. John Stoltenberg, nous explique en quoi les hommes aussi seront bénéficiaires de la déconstruction des rôles.  Le titre de son dernier livre publié en France, « REFUSER D’ÊTRE UN HOMME », peut paraître déconcertant, mais soyons claire: ce que Stoltenberg refuse est non pas l’appartenance biologique mais l’injonction à un statut de dominant qui finalement, comme toutes les oppressions,  n’empoisonne pas seulement la vie des dominés mais aussi celle de ses bénéficiaires.https://encrypted-tbn1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSOQdb0bX87UqiCirgB8_NEhC9YRP9S1jJ9NxKB1OzDQ7s_5ijO

REFUSER D’ÊTRE UN HOMME, interview de John Stoltenberg par Sporenda.

John Stoltenberg est un activiste engagé contre les violences sexistes et dans une critique culturelle  des questions de genre et d’éthique ; il est l’auteur pro-féministe radical de “Refusing to Be a Man: Essays on Sex and Justice” (2000), “The End of Manhood: Parables on Sex and Selfhood” (2000) et “What Makes Pornography Sexy?” (1994). Dans les années 80,  il a participé avec Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon à des campagnes des droits civiques contre la pornographie et depuis 2000, il a assure la direction conceptuelle d’une campagne de prévention des agressions sexuelles sur le thème « My strength is not for hurting ».

Ex-éditeur de magazine, il continue à écrire sur les questions de genre et d’éthique, blogue sur le théâtre à Washington DC, où il habite, et est consultant en communication pour des groupes à but non-lucratif. En 2013, il a publié un roman, « Gonerz », dans lequel il projette une vision féministe radicale dans un futur post-apocalyptique.

Il a été le compagnon de la féministe radicale Andrea Dworkin de 1974 jusqu’à sa mort en 2005.

Il tweete sur @JohnStoltenberg et @media2change.

 La traduction française de son livre « Refusing to Be a Man » vient de paraître aux éditions Syllepse sous le titre « Refuser d’être un homme, pour en finir avec la virilité » (avant-propos de Christine Delphy, Mickaël Merlet, Yeun L-Y et Martin Dufresne).

 S : « Refuser d’être un homme » (Refusing to be a Man) a été initialement  publié il y a 23 ans (1990) . Pensez-vous que, depuis sa publication, le message de ce livre a pénétré dans le grand public, ou est-ce qu’il est resté marginal ?

JS : Je suis très réconforté par le nouvel intérêt manifesté pour le féminisme radical qui – comme je peux le constater  sur les medias sociaux – est international. J’ai toujours voulu que le cadre éthique de « Refuser d’être un  homme » soit en accord avec la critique du genre comme hiérarchie faite par le féminisme radical, et cette critique semble résolument progresser, en particulier chez les jeunes activistes. Lire la suite