Robert Jensen : La masculinité : est-elle toxique, saine ou humaine ?

Par Robert Jensen, sur Good Men’s Project / 2 décembre 2019

L’attention accrue portée à la violence des hommes à l’égard des femmes a mis en lumière non seulement le viol et le harcèlement sexuel, mais aussi les éléments culturels qui suscitent de tels comportements. Bien que seule une mince fraction des hommes enfreignent ouvertement la loi, beaucoup d’hommes adoptent des formes moins flagrantes d’actes agressifs et coercitifs qui blessent des femmes et minent leurs droits, et encore plus d’hommes agissent en spectateurs réticents à contester la violence de leurs congénères.

Cette conversation tourne souvent autour de la critique de la « masculinité toxique » et de la recherche d’une « saine masculinité », ce qui a l’avantage de jeter sur ces formes d’agressions un éclairage nécessaire. Mais nous devrions nous méfier de la façon dont ces phrases peuvent limiter notre compréhension des phénomènes et en venir à renforcer le patriarcat.

Je propose de remplacer l’expression « masculinité toxique » par celle de « masculinité dans le patriarcat », pour attirer l’attention sur le système dont émergent des problèmes.

Une analogie avec l’environnement peut s’avérer utile : il nous arrive trop souvent de ne penser aux produits chimiques toxiques que lorsque nous devons nettoyer des déversements et des fuites, des mesures qui sont évidemment nécessaires. Mais il est tout aussi important de remettre en question une vision du monde industrielle qui embrasse l’utilisation de ces substances toxiques, et de critiquer le système économique qui rend inévitable la contamination toxique. Il en va de même pour la vision patriarcale du monde.

Certains peuvent penser que le patriarcat est un terme dépassé, mais c’est une description avérée des sociétés fondées sur la domination masculine institutionnalisée — un phénomène répandu dans le monde entier, y compris aux États-Unis.

Les sociétés patriarcales évoluent avec le temps et varient selon les cultures, mais quand nous reconnaissons que « c’est encore un monde d’hommes », c’est la preuve que le patriarcat demeure bien ancré.

Les schémas que reflètent les attitudes et comportements toxiques des hommes ne sont pas aléatoires : ils sont le produit de ce système social. Nous ferons plus de progrès si nous nommons le système et si nous reconnaissons les disparités qui en résultent en termes de richesse et de pouvoir.

Parler de « masculinité toxique » attire notre attention sur les pires comportements, et ces formes de violence doivent certainement cesser. Mais nos chances de succès augmentent si nous pouvons parler honnêtement de la formation « normale » à la masculinité que reçoivent les hommes dans le patriarcat : être compétitif, poursuivre les conquêtes, ne pas reculer devant l’affrontement et toujours conserver le contrôle de soi et des autres.

Cette formation produit non seulement le viol et le harcèlement, mais aussi de nombreux comportements cyniques et agressifs qui sont monnaie courante dans le monde des affaires, du sport, de l’armée et de la vie quotidienne.

Comment changer cette conception de la masculinité ?

Je propose également que nous arrêtions de nous demander comment définir une « masculinité saine », non pas parce que les hommes n’ont pas besoin de changer, mais parce que ce projet a pour effet réel de stabiliser le patriarcat. Bien sûr, nous devrions rejeter les façons toxiques dont les hommes traitent couramment les femmes comme autant de corps objectivés pour le plaisir sexuel, et au lieu de cela chercher à accéder à une véritable intimité. Nous devrions renoncer à la façon dont les hommes sont formés à utiliser les menaces et l’agressivité pour résoudre les conflits, et favoriser plutôt la collaboration.

Mais si nous commençons à énumérer les qualités d’une masculinité saine — comme la bienveillance, la compassion et la connexion —  ou si nous utilisons notre force et notre détermination pour protéger et nourrir plutôt que pour contrôler, nous constatons vite que tous ces traits positifs ne sont pas propres aux hommes. Les femmes sont tout aussi capables des mêmes comportements. Il s’avère donc embrasser une masculinité saine signifie simplement être une personne décente, d’une manière que les hommes comme les femmes doivent, et peuvent, s’efforcer d’atteindre. En dernière analyse, une masculinité saine s’avère être une humanité saine.

Les hommes et les femmes ont des systèmes reproducteurs différents, bien sûr. Je suis un homme et je ne pourrai jamais, comme on dit, être menstrué, porter un enfant ou l’allaiter. Mais cette réalité biologique ne me dicte en rien une façon distinctement masculine de ressentir, de penser ou d’agir.

Dans le patriarcat, nous avons tendance à surestimer les différences psychologiques, intellectuelles et morales prétendument « naturelles » entre les hommes et les femmes, dans le cadre d’une tentative de justifier cette domination masculine institutionnelle. La tentative de « racheter » la masculinité constitue donc un obstacle au changement.

Je peux anticiper quelques réponses différentes à ce que j’ai dit jusqu’à présent.

J’imagine une réponse pragmatique : D’accord, mais une nouvelle conception de la masculinité n’est-elle pas nécessaire à une contestation féministe du patriarcat ?

Non. Au cours de mes trois décennies de participation à un mouvement féministe, je n’ai jamais entendu des femmes parler de façons de créer une « saine féminité ». Dans le patriarcat, la féminité est un marqueur de statut de seconde classe, un moyen de rappeler aux femmes qu’elles sont subordonnées aux hommes. Les féministes avec lesquelles je travaille veulent se libérer du contrôle patriarcal sur les femmes plutôt que de racheter la féminité.

Encore une fois, rien dans mon argument ne nous oblige à ignorer les différences physiques entre les hommes et les femmes. Mais la masculinité dans le patriarcat est le marqueur de la domination masculine, tout comme la féminité est le marqueur de la subordination féminine. L’espèce humaine continuera à se reproduire sans l’imposition patriarcale de normes de genre étouffantes.

Une autre réponse pragmatique plausible : Est-ce que de propos aussi directs ne feront pas fuir beaucoup d’hommes ?

Peut-être, mais d’après mon expérience, les propos directs incitent plutôt au changement. J’ai été, depuis plus de trois décennies, impliqué dans le mouvement féministe visant à contester l’utilisation et l’agression des femmes par les hommes dans les industries de l’exploitation sexuelle que sont la pornographie et la prostitution. Ce féminisme radical était et demeure direct, mais c’est ce qui m’a amené à combattre des attitudes profondément ancrées, à lutter pour changer mes comportements et à m’engager à une politique féministe. Plutôt que de craindre un féminisme aussi radical, nous devrions le voir comme un cadeau pour les hommes.

La justice matérielle et l’égalité réelle ne découleront pas d’une obsession de remodeler la masculinité, mais plutôt du courage de la laisser derrière nous.

Nous devons apprendre à être des hommes sans nous accrocher à la masculinité. Nous devons transcender le patriarcat, pas le redéfinir.

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Robert Jensen, professeur émérite à l’École de journalisme de l’Université du Texas à Austin, collabore avec Ecosphere Studies au Land Institute. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men (La fin du patriarcat : Le féminisme radical à l’intention des hommes) et Plain Radical: Living, Loving and Learning to Leave the Planet Gracefully (Simplement radical : Vivre, aimer et apprendre à quitter la planète avec grâce). Son essai de 2007, Getting Off : Pornography and the End of Masculinity, est disponible en ligne gratuitement en format PDF à http://robertwjensen.org/articles/by-topic/gender-sexuality-and-pornography/getting-off-pornography-and-the-end-of-masculinity/

On peut le joindre à l’adresse rjensen@austin.utexas.edu ou sur le Web à l’adresse http://robertwjensen.org/

TOUS DROITS RSERVÉS À ROBERT JENSEN

VERSION ORIGINALE: https://goodmenproject.com/ethics-values/masculinity-toxic-healthy-or-human-mkdn/

Traduction: TRADFEM