Les coûts subjectifs et objectifs de la masculinité : le point de vue des masculinistes (et des féministes)

[Depuis plusieurs mois en France, une offensive masculiniste est en cours. Les militants qui la dirigent tentent de se structurer aussi bien au niveau national qu’international, cherchant des rapprochements avec par exemple Fathers 4 justice.https://i2.wp.com/pur-editions.fr/couvertures/1332768665.jpg

L’article qui suit est extrait du livre Boys don’t cry ! publié en 2012 aux Presses Universitaires de Rennes.  Il me parait utile et urgent de le diffuser car il traite entre autres de l’une des plus anciennes associations masculinistes françaises: SOS Papa.

Je remercie beaucoup Anne Verjus pour son travail et son accord pour mettre à disposition cet article.]

 Les coûts subjectifs et objectifs de la masculinité : le point de vue des masculinistes (et des féministes)

par Anne Verjus

Le « coût de la masculinité » peut s’entendre de deux manières. C’est ce qu’on appellerait, en latin, un génitif. Or, il existe dans cette langue comme dans la langue française, un génitif objectif et un génitif subjectif.

Le génitif objectif correspond au coût produit par la masculinité. Ici, le coût est un effet « annexe » d’une masculinité approchée comme une construction, divisible entre la part d’humanité de l’homme et des comportements potentiellement modifiables. On peut donc comprendre « coût » comme un coût objectif, une invitation à observer autrement les rapports sociaux de sexe, non plus seulement à partir du coût de la domination masculine sur/pour les seules femmes, mais pour la société tout entière. Cela permet d’éviter de laisser une revendication féministe à vocation universaliste, humaniste, c’est-à-dire valable pour tous les individus, s’enfermer dans des problématiques sexualistes (corporatistes). On peut classer, parmi ces coûts objectifs, des comportements à risque, tels que l’alcoolisme, le tabagisme, la violence conjugale, la vitesse au volant, etc., qui sont des effets directs d’une certaine culture de la virilité encore largement partagée. Personne, sauf certains industriels, n’est prêt à défendre ce type de « coût objectif ». Il n’en va pas de même des coûts subjectifs.

Le génitif subjectif s’applique aux coûts subis par la masculinité, qui serait coûteuse en soi et non pas pour la société. Ici, il s’agirait du coût que représente, pour un homme, le fait d’être porteur de certaines valeurs en décalage avec les représentations dominantes. Ici, le coût est le sujet et la masculinité devient l’objet. On peut classer, parmi ces coûts subjectifs, la stigmatisation à l’endroit de la culture viriliste accusée d’occasionner des coûts objectifs exorbitants à la société ; mais aussi l’insuffisante valorisation de certains aspects de cette masculinité, parmi lesquels la capacité des hommes à prendre en charge, concrètement, l’éducation et l’élevage des enfants. Pour les militants porteurs de revendications dites « masculinistes », ce coût subjectif non seulement rend la condition de certains pères difficile à vivre, mais représente également un coût objectif pour la société. Celle-ci ne saurait, sous peine de se priver d’une moitié d’elle-même, se passer de l’implication des pères dans l’éducation et la formation des enfants. Il y aurait donc un coût du coût, un coût objectif des coûts subjectifs, c’est-à-dire des conséquences et un « prix à payer », pour la société, d’une non reconnaissance de la souffrance et des difficultés à être un homme, et en particulier un père, aujourd’hui.

Cette question du coût de la masculinité fait partie du répertoire de revendications, tant masculinistes que féministes, en faveur d’une plus grande égalité entre les parents. Comme coût subjectif, la question reste encore largement l’apanage des masculinistes qui dénoncent l’exclusion et la discrimination dont seraient victimes les pères, après le divorce, tout en revendiquant une égalité des droits de principe, c’est-à-dire indépendamment des formes antérieures et pratiques de leurs investissements concrets. Mais comme coût objectif, elle rejoint le discours des féministes qui, depuis de nombreuses années, dénoncent les effets néfastes, notamment pour les mères, d’une culture viriliste qui induirait un moindre investissement des pères auprès de leurs enfants ; tout en rechignant à reconnaître aux pères un « droit au droit » qui viendrait « récompenser » par une garde systématique après la séparation, une paternité défective du temps de l’union conjugale.

Il faut savoir que le débat aujourd’hui porte sur les pratiques judiciaires du divorce d’une part, et sur une proposition de loi d’autre part. Les pratiques judiciaires, qui entérinent la décision parentale lorsqu’il y a accord, vont dans le sens d’une résidence massivement confiée à la mère. Les masculinistes y voient une preuve de la préférence accordée aux femmes par un système judiciaire féminisé et promaternel. Les féministes rétorquent, à cette accusation, que ces décisions sont le fait des parents, et non des juges. L’autre part du débat porte sur une proposition de loi déposée en mars 2009 par les députés Mallié et Decool, et destinée à faire de la résidence alternée la règle en vigueur1. Voulue par les associations masculinistes, elle est présentée comme une loi d’égalité et de progrès, destinée à « faire bouger les lignes » en étendant et encourageant la prise en charge des enfants par les pères ; les associations féministes sont très opposées à cette proposition, au motif que son application systématique risque de faire de l’enfant, en cas de conflit parental, le jouet de leurs dissensions ; et du conjoint victime de violence conjugales, la proie toujours accessible de son bourreau.

Au-delà des divergences idéologiques très fortes qui séparent les deux formations, divergences qui se répercutent sur les revendications, il existe entre elles un parallèle quant aux diagnostics qu’elles portent sur la paternité traditionnelle. Ce parallèle en rappelle un autre, diachronique cette fois, entre les deux formations : les suffragettes du début du XXème siècle, comme les masculinistes du début du XXIème siècle, revendiquaient une égalité des droits. On leur avait opposé, à l’époque, leur désintérêt pour la chose politique, ainsi que leur quasi incapacité à voter correctement. Désintérêt et incapacité : ne sont-ce pas les mêmes arguments qu’on oppose, pour la chose familiale, aux masculinistes aujourd’hui ?

La paternité, ce qui oppose féministes et masculinistes

Le mouvement masculiniste

C’est le mouvement masculiniste qui s’empare, le premier, de la question des droits des pères. Ce mouvement, qui se prétend héritier du féminisme en ce qu’il combattrait lui aussi les préjugés de sexe, cette fois du côté de ceux subis par les hommes, est cependant considéré comme l’une des mouvances les plus antiféministes qu’aient connues les dernières décennies. Leurs discours égalitaristes cacheraient des objectifs visant à combattre le « pouvoir » récemment acquis par les femmes et en particulier, les mères.

Le masculinisme tel qu’en lui-même

Les groupes d’hommes qui, depuis les années 1950, défendent des revendications sur la base de leur identité de sexe, se définissent en général comme hoministes ; l’usage de la racine « hom » répond à la volonté de s’approcher au plus près du féminisme, dont l’hominisme serait l’exact complément. Les hoministes, de fait, reprennent minutieusement le vocabulaire et les revendications féministes, qu’ils se contentent de masculiniser. L’effet recherché, outre d’obtenir la légitimité qu’a acquise le féminisme dans le champ politique et social, est de faire résonner, justement, les parallèles entre les situations féminine et masculine. L’hominisme viendrait réclamer pour les hommes ce que les femmes ont obtenu pour elles mêmes : l’égalité des droits, la lutte contre les préjugés sexistes et la fin de la division genrée du travail domestique.

La principale association masculiniste, en France, est représentée par SOS PAPA. Cette association nationale couvre une grande partie du territoire français grâce à ses nombreuses délégations en région (37). L’association a vu passer, depuis sa création en 1991, 13 000 adhérents. Pour la plupart, 86% d’après les calculs effectués par Aurélie Fillod-Chabaud, ils n’ont pas franchi le cap de la deuxième année de cotisation2. C’est une association composée majoritairement de cadres supérieurs et de professions intermédiaires (respectivement 25% et 27%), qui sont généralement dans des situations familiales très conflictuelles. Les pères qui adhèrent viennent chercher des conseils, soit au cours des permanences établies au siège parisien, soit pour consulter un avocat ou un juriste. Il est très rare qu’ils deviennent militants à leur tour : on ne découvre pas, chez eux, de volonté de transformer la société. Il s’agit de trouver auprès de l’association un appui, des conseils, ce qui fait entrer l’association, d’après A. Fillod-Chabaud, dans la catégorie du « syndicalisme de service » consistant à adhérer à un groupe d’intérêt par intérêt personnel. SOS papa est assez influente. Non seulement l’association se vante d’avoir contribué à l’élaboration de la loi de 2002 sur l’autorité parentale conjointe, mais elle est depuis régulièrement invitée à parler devant le Sénat, les commissions parlementaires, et les ministres (Valérie Pécresse leur consacre 15 pages dans son livre de 20063) ; elle a été reconnue membre de l’UNAF en 2006, là où la LGPL a longtemps trouvé porte close ; ses communiqués de presse sont repris, sans commentaire, jusque dans les hebdomadaires de gauche comme le Nouvel Observateur  ; et il n’y a guère aujourd’hui que Le Monde et l’Humanité qui persistent à ne pas la considérer comme un acteur social digne de ce nom.

A. Fillod-Chabaud décrit SOS papa comme une association qui a évolué depuis sa création, notamment sous l’effet des changements législatifs en matière de garde et de résidence des enfants après le divorce. Alors qu’au début des années 1990, il s’agissait de défendre le statut des pères naturels qui ne parvenaient pas à obtenir l’autorité parentale en cas de séparation, à partir des années 2000, les revendications se sont déportées sur la valorisation de la résidence alternée, la participation à l’éducation de l’enfant, le partage des responsabilités et des bénéfices familiaux tels que les allocations familiales, les informations envoyées par les écoles aux deux parents divorcés, le vote des parents, également, etc.

SOS papa revendique l’héritage du « vrai féminisme », celui des années 1970, incarné par la « marraine de l’association », Evelyne Sullerot, sociologue connue pour avoir fondé le planning familial et initié quelques travaux scientifiques très engagés dans les années 1970, et qui a, à partir des années 1990, a publié essentiellement sur la paternité et la crise de la famille4.

Ce « vrai féminisme », selon Sos Papa, c’est d’abord un féminisme terminé ; c’est un féminisme qui prend acte des avancées des femmes dans la sphère professionnelle et qui s’en tiendrait là, en estimant que sa mission a été accomplie. C’est un féminisme terminé au sens où, depuis les années 1970, il a été supplanté par un « faux féminisme », qui a transformé les des femmes en mères toute puissantes ; fragilisé les hommes, menacé la place des pères, contesté leur autorité et bientôt, toute autorité puisque dans la société française, la problématique de l’autorité paternelle est régulièrement ramenée, par un certain nombre d’acteurs politiques ou de corporations, à celle de l’autorité sociale en général ; le faux féminisme est un féminisme dévoyé qui a rabaissé les pères à leur seule fonction génitrice (des « pères jetables ») ; ou à leur fonction financière de pourvoyeurs de pensions alimentaires. Au final, c’est un féminisme qui au lieu d’instaurer l’égalité, aurait fait triompher les femmes sur toute la ligne puisque, devenues les (presque) égales des hommes dans la sphère professionnelle, elles auraient pris le pouvoir dans la sphère domestique.

Cette présentation du féminisme d’une part, et des causes de l’effacement des pères d’autre part, est très contestée par les féministes, qui dénoncent dans le masculinisme un mouvement de contestation réactionnaire et sexiste.

Le masculinisme défini par les féministes

L’hominisme a été, très tôt, identifié par le mouvement féministe. Il a fait l’objet, depuis quelques années, de travaux fort bien documentés.

Michèle Le Doeuff forge le terme de masculinisme en 19895 pour caractériser l’androcentrisme. Elle le définit comme un particularisme consistant à n’envisager que l’histoire ou la vie sociale des hommes. Martin Dufresne le définit, dès 1998, comme un ensemble de « discours revendicateurs formulés par des hommes en tant qu’hommes »6. Aux Etats-Unis, on attribue à Arthur Britain l’invention du concept : « une idéologie qui justifie et naturalise la domination mâle ; comme telle, c’est l’idéologie du patriarcat. Le masculinisme considère qu’il y a une différence fondamentale entre les hommes et les femmes, que l’hétérosexualité est normale, ne questionne pas la division sexuelle du travail, et sanctionne le rôle politique et dominant des hommes dans les sphères publique et privée » 7. Pour Hélène Palma qui décrit, en 2008, la montée en puissance de cette « mouvance », le masculinisme est bien davantage qu’un simple regard autocentré : c’est une idéologie très ancienne, puisque « tout patriarcat est masculiniste », qui depuis une quarantaine d’années a pris « la forme d’une mouvance d’une radicalité extrême dont l’objectif non avoué, mais évident, est d’entraver la liberté des femmes que les acteurs de cette mouvance ne considèrent pas comme leurs égales ». Pour les masculinistes, les hommes sont victimes des excès des femmes qui, ayant obtenu « trop de droits, de libertés », seraient devenues « incontrôlables »8. D’après Hélène Palma, les premiers regroupements d’hommes apparaissent dès les années 1950 avec le développement du divorce, dont ils contestent les effets en termes de pensions alimentaires et prestations compensatoires. Enfin, pour Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, la mouvance englobe des « groupes qui oeuvrent à la fois pour contrer le féminisme et pour promouvoir les privilèges et le pouvoir des hommes »9.

Les pères, entre exclusion et désengagement

Les ouvrages masculinistes affirment que les hommes en général, et les pères en particulier, subissent le coût d’un féminisme qui serait allé trop loin en transformant la société en « matriarcat » ; ceci, à rebours de tous les constats sociologiques sur l’inefficacité relative des incitations en faveur d’une répartition égalitaire des tâches domestiques, des soins aux enfants10 et des salaires sur le marché de l’emploi et surtout, de la relation entre l’investissement paternel auprès de l’enfant et le maintien du lien père-enfant après la séparation.

Les pères absents, un constat amer pour les uns comme pour les autres

Le discours masculiniste s’appuie sur un premier constat : les hommes vont mal11.

Les hommes souffrent, affirment les masculinistes, parce qu’ils vivent difficilement les changements impliqués par la « féminisation » de la société – féminisation qu’on peut définir comme l’arrivée progressive, partielle et tardive, des femmes dans l’espace public et sur le marché du travail mais qui, ici, est assimilée à la prise du pouvoir par les femmes et en particulier, par les mères. D’où la notion si prégnante dans ces textes de « matriarcat » – équivalent conceptuel du patriarcat. Mais d’où aussi le glissement de l’espace public et du marché vers la sphère familiale comme espace de revendications. C’est dans la sphère familiale que, désormais, se joue le combat en faveur d’une égalisation des conditions et des droits entre les hommes et les femmes.

Or, ce qui cristallise le débat autour du masculinisme est justement son approche de la paternité (et de la maternité). Ce sont les mères, bien plus encore que les femmes, qui semblent occuper un espace où les militants masculinistes ne se sentent pas reconnus, sinon légitimes. C’est donc la place des hommes dans la famille et dans le couple qui constitue l’enjeu majeur du combat et de la mobilisation masculinistes aujourd’hui – bien davantage que la question, mineure encore dans la littérature consacrée à ces questions, de leur dévalorisation narcissique. S’il y a, ici, un coût de la masculinité, il est dans l’effet d’absence qu’elle crée, pour diverses raisons, auprès de l’enfant.

Pour les masculinsites, ce ne sont pas les hommes qui rechigneraient à prendre soin des enfants mais les mères, au contraire, qui refuseraient de voir les pères occuper cette place.

L’image ci-dessous, extraite du site de SOS PAPA, figure sur la page consacrée à la philosophie de l’association ; elle en dit long sur le rôle de la mère dans l’éviction du père (figure ci-dessous).

 GAG-divorce-avocat-aide-pères

Sur le même site, l’association présente un ouvrage, Voleurs d’enfants12, comme emblématique de la revendication qu’elle porte, depuis plusieurs années, auprès du gouvernement. Il s’agit d’un récit personnel, censé résumer le combat des pères français ainsi présenté : « Avant tout divorce ou séparation, le père est « le plus beau », « le meilleur », « la référence », « l’autorité », « l’exemple ». Puis, brutalement et mystérieusement, du jour au lendemain, dès que la procédure de séparation ou divorce commence, ce même père (toujours le même) devient (ou même devrais-je dire, « a toujours été ») le « pire des incompétents en matière d’éducation des enfants », « le pire des violents », voire même « le pire des violeurs d’enfants ». »13

Les raisons invoquées pour expliquer cette attitude des mères varient. Mais, comme le montre Hélène Palma, l’argument le plus précocement, mais aussi le plus souvent invoqué est l’esprit de cupidité qui anime les mères en procédure de divorce14 : tout occupées du souci de « maximiser la pension alimentaire », elles vont s’employer à « exclure » le père de la vie de son enfant, en prétextant son incompétence, voire sa violence15. En d’autres termes, les mères cherchent à « plumer » le père de leur enfant, transformant le divorce en champ de bataille économique. Les associations de père étudiées par Damien Lecarpentier élaborent ainsi une figure de « père victime » en construisant des « histoires exemplaires »16 dénonçant les injustices d’un système judiciaire présenté comme materno-centré, voire, pour reprendre les termes d’un membre du forum de SOP PAPA, « féminaziste »17. Les travaux sur le masculinisme canadien, plus avancés qu’en France, et quoiqu’ils prennent place dans un contexte culturellement différent, montrent que les problématiques déployées par les associations de pères sont les mêmes : toujours revient l’argument d’une instrumentalisation, par les mères, du divorce à des fins de captation des revenus de l’ex-époux18. Au point que certains militants de la cause féministe ont fini par considérer que la mobilisation masculiniste en faveur de l’égalité parentale après le divorce, et donc de la garde alternée, n’était qu’un moyen habile, de la part des pères, de ne pas payer de pension alimentaire.

Il est frappant de constater à quel point, dans ces discours masculinistes, l’enfant est présenté comme un enjeu, une « récompense », et l’obtention de sa « garde » (même si l’on parle désormais de résidence), comme une victoire. Les masculinistes, ce faisant, reprennent un motif dénoncé par Christine Delphy en 1974, qui voyait, dans cette manière de présenter l’obtention de la « garde », déjà principalement maternelle, un piège pour les femmes : « Toute une mise en scène a pour but de dresser les conjoints l’un contre l’autre, de faire peser des incertitudes quant à l’issue du combat, et d’ériger la garde des enfants en enjeu de ce combat, mise en scène au terme de laquelle, celle (celui) qui obtient la garde des enfants considère avoir remporté une victoire. Bien entendu, il n’est jamais question de leur entretien – de leur charge – mais seulement de leur « garde » – notion juridique qui dénote officiellement la responsabilité civile, et officieusement le droit d’en jouir comme d’une propriété. »19 Il y a bien là, dans cette reprise masculiniste, un rapprochement objectif avec les visées « implicites » d’un système judiciaires (par ailleurs dénoncé) qui enchantait et enchante toujours l’attribution de la charge de l’enfant.

Ce rapprochement prend place dans un contexte de fragilisation de l’union conjugale. De cause d’épuisement et de piège aliénant qu’elles étaient, depuis les dénonciations si virulentes de Simone de Beauvoir, la charge et la garde de l’enfant sont devenues une « place », source de bénéfices dont les hommes seraient exclus à leur corps défendant. C’est que, dès lors que la perspective de la dissolution de l’union concerne un tiers des couples aujourd’hui, et que dans 80% des cas, les parents renoncent à une résidence alternée, tout se passe comme s’il n’y avait plus qu’ « une » place possible auprès de l’enfant. Une lutte s’engagerait, alors, pour déterminer qui du père ou de la mère est le plus apte à rester quotidiennement auprès de lui, pour en revendiquer ensuite l’héritage social le plus évident : celui qui de tout adulte s’occupant quotidiennement d’un enfant fait un parent, et par là, offre l’accès à toute une série d’avantages symboliques, sociaux, économiques et identitaires qui ne sont pas loin de constituer la quasi-totalité de la citoyenneté, voire des « droits humains ». On retrouve bien la problématique que C. Delphy décrivait il y a de cela trente ans, et l’on ne doit pas se cacher que, comme il y a trente ans, ce discours voile une réalité qui est loin de correspondre à ce qui est présenté comme une rivalité entre les parents au sujet de la charge de l’enfant. Car, de même qu’en 1974, tout poussait à confier la garde/charge à la mère, aujourd’hui encore, l’immense majorité des pères continue de renoncer à demander la résidence principale pour leurs enfants. Si bien que les associations masculinistes se battent en réalité pour une infinitésimale minorité de pères qui s’estiment floués par le système judiciaire. Là où les masculinistes dénoncent un complot « féminaziste », jouent en réalité des phénomènes sociaux bien plus complexes qui amènent la plupart des parents à décider d’un commun accord à confier la garde principale à la mère.

En effet, dans 80% des cas, la résidence de l’enfant est attribuée à la mère à la demande des deux parents. En 2003, 98% des couples divorcés étaient d’accord sur l’attribution de la résidence à l’issue du divorce, et 94% dans le cas de concubins se séparant ; dans 79% des cas, la résidence est fixée chez la mère ; dans 12% des cas, chez les deux parents en alternance ; et dans 7% des cas, chez le père – ce qui, sur la totalité des enfants de France, représente 3% des cas20. Les parents demandent deux fois plus souvent la résidence alternée dans les cas de divorces dits « gracieux », c’est-à-dire fondés sur un accord, que dans les cas de divorces conflictuels (respectivement 15% et 7% des cas).

Les masculinites dénoncent un système judiciaire massivement dévoué à la cause des mères (si par là, on entend, donc, que l’attribution de la charge de l’enfant est un privilège). Ce n’est vrai que lorsqu’il s’agit d’entériner l’accord des parents : si bien qu’on peut difficilement accuser les juges. Car en cas de désaccord parental, les statistiques montrent que le juge ne tranche en faveur des mères que dans une petite majorité de cas, soit 65%, confiant la garde au père dans 26% des cas en faveur du père, et dans 9% des cas, soit il impose une résidence alternée, soit il divise la fratrie. Lorsque les parents étaient/sont concubins, les chiffres varient à peine en faveur de la mère : dans 69% des cas, la résidence leur est attribuée, contre 17% en faveur des pères, et 14% en faveur d’une alternance ou d’une division de la fratrie21. Enfin, rappelons que seulement 2,2% des enfants, aujourd’hui, vivent en résidence alternée ; et que 81,1% vivent avec leurs deux parents réunis22.

Ce n’est pas sur le constat de cette absence massive des pères, de toute façon difficilement contestable, que les masculinistes et les féministes s’opposent, mais sur les raisons de ce renoncement des pères à la « garde ». Pour les uns, c’est une exclusion ; pour les autres, c’est le fruit de leur désengagement.

Pères exclus ou auto-exclus ?

Les pères étudiés par A. Fillod-Chabaud, au sein de l’association Sos papa, se vivent comme des victimes du système judiciaire. Le juge aux Affaires familiales, notamment, est leur bête noire : complices des mères, soit parce qu’elles sont mères ou femmes elles-mêmes dans l’immense majorité des cas, soit parce qu’ils sont maternalistes, ces juges mettent en œuvre une justice partiale en excluant les pères au moment de l’attribution de la résidence. A. Fillod-Chabaud cite ainsi un père, adhérent à sos papa : « … dans ce monde judiciaire du juge aux Affaires familiales qui est quasiment exclusivement féminin, mais ça c’est un problème dans le problème, encore aujourd’hui quotidiennement, y’a une… une perception de l’homme comme étant dangereux, comme étant un prédateur, et une perception de la femme comme étant, par essence une victime devant être protégée. (…) Et c’est vrai que l’univers étant uniquement matriarcal et féminin, et ben, on se demande ce qu’on fait là, les hommes se demandent ce qu’ils font là. On a presque envie de s’excuser. »23 Non seulement les juges couvrent les mères qui, pour des raisons très diverses, s’éloignent géographiquement, jusqu’à parfois effacer toute possibilité de les retrouver24 ; mais à l’inverse, ils poursuivent et sanctionnent systématiquement les pères qui ne paient pas leur pension, les renvoyant ainsi au rôle dans lequel, d’emblée, ils se sont installés en refusant la résidence alternée : le rôle de pourvoyeur.

Le fait est que la plupart des pères réalisent qu’ils sont exclus au moment où (et parfois seulement quand) la justice, à leur demande le plus souvent, confie la garde de l’enfant à la seule mère. C’est que, par la résidence confiée à la mère, ces hommes se retrouvent privés de l’accès journalier, quotidien, à l’enfant. Un accès régulier que leur assuraient la présence, voire la médiation maternelles ; et auquel ils doivent renoncer au moment du divorce. Du moins sous cette forme « médiatisée », au profit d’un accès direct qui, pour différentes raisons, ne leur semble pas aisément réalisable. C’est ici que le discours féministe vient s’opposer au discours masculiniste. Pour les féministes, les pères renoncent à la résidence alternée de leur « plein gré » parce que ce renoncement est aussi, pour eux, une liberté d’abord, et une conséquence de leur moindre investissement auprès de l’enfant ensuite. Moindre investissement dans le temps de l’union qui pèse, au moment de la séparation, sur le sentiment de sa propre compétence parentale.

Ce désengagement des pères est, d’après les travaux sociologiques sur le sujet, la principale raison de leur renoncement à une prise en charge de l’enfant au moment du divorce ; soit qu’ils connaissent déjà, pour l’avoir éprouvée, leur répugnance à prendre en charge les soins aux enfants ; soit qu’ils postulent leur incompétence en l’absence de médiation féminine/maternelle dans la relation à l’enfant. De fait, on identifie bien « les meilleurs prédicteurs du maintien d’une relation père/enfant significative : les pères investis auprès de leur enfant avant la séparation et donc familiers avec les soins quotidiens aux enfants ; le désengagement maternel ; la maturité, la capacité d’adaptation, l’autonomie, le sens des responsabilités et l’esprit d’initiative du père ; son degré de satisfaction à l’égard de sa relation de parentage ; la perception de son influence sur le développement de ses enfants ; le niveau d’éducation des deux parents ; le faible niveau de conflit avec l’ex-conjointe ; une entente à l’amiable sur la garde des enfants au moment de la séparation ; la proximité géographique du père ; l’âge de(s) l’enfant(s) ; des enfants issus du mariage plutôt que d’une union libre, etc. »25 On peut facilement en déduire que le désengagement dans la sphère conjugalo-domestique constitue l’un des facteurs principaux de la non-demande de résidence alternée. C’est la conclusion à laquelle arrivent, par ailleurs, certains chercheurs qui constatent qu’un « père initialement peu investi dans sa relation parentale est plus susceptible de renoncer à son rôle au moment de la séparation »26. Thierry Bloss a montré que ce désengagement se rapportait pour une large part au fonctionnement antérieur du couple : là où, au cours du mariage, le père participait à l’éducation des enfants, le lien paternel se maintenait ; là où la « monoparentalité éducative » avait précédé la séparation, la relation paternelle se délitait, en effet, rapidement après la désunion jusqu’à parfois disparaître27. D’autres, comme Claude Martin, ont souligné que ce désengagement se rapportait également au milieu social : au cours de son enquête, le chercheur a montré que si 30% des non gardiens exerçaient leur droit de visite, c’était le cas pour 42% des pères dans les milieux les plus diplômés, et de 20% dans les milieux les moins diplômés28.

S’il y a, dans ce discours masculiniste, un coût de la masculinité, c’est bien celui, subjectif, que subissent les hommes, le prix qu’ils paient, de leur point de vue, à s’être fait « exclure » de l’accès à l’enfant. Ce coût, c’est celui que, de l’avis des féministes elles-mêmes, les hommes paient du fait de leur désengagement antérieur au moment où prévalait encore l’union conjugale – et la division sexuelle du travail qu’elle emporte avec elle, dans la plupart des cas. Il n’est pas sûr que, du point de vue des pères « ordinaires », ce soit toujours considéré comme un coût : n’oublions pas que, dans l’immense majorité des cas, les parents choisissent, aujourd’hui, de confier la résidence à la seule mère. C’est peut-être considéré, du côté des pères, comme le « prix » à payer pour retrouver la liberté29 (notamment celle de fonder une nouvelle famille, mais aussi de s’émanciper des contraintes de la vie familiale), plutôt que comme un coût30.

Il va de soi que, du point de vue des masculinistes, c’est un coût exorbitant, parce qu’injuste. Injuste, car d’après eux, la question de la division sexuelle du travail ne devrait pas entrer en ligne de compte, au moment où se négocie la résidence de l’enfant – et lorsqu’il y a désaccord, bien sûr. Ce point de vue est au fondement de la proposition de loi Mallié-Decool, qui souhaite faire de la résidence la règle, en demandant que toute contestation soit exposée et motivée, tant par le parent hostile que par le juge. Seul doit prévaloir le principe égalitaire, le « droit au droit », en somme ; le droit du père, le droit de la mère mais aussi, et c’est le point qui est souvent le plus mis en avant, le droit pour l’enfant de vivre avec ses deux parents : « Par conséquent, il nous faut affirmer avec force que la résidence en alternance égalitaire est préférable dès lors que l’un au moins des deux parents la demande sur la base de critères matériel, géographique et moral », exposent les députés.

Au diagnostic féministe (et sociologique) du désengagement des hommes et des pères dans la prise en charge de l’espace conjugalo-domestique, les masculinistes n’apportent pas de proposition de solution. Leurs revendications ne portent jamais sur l’espace familial constitué, mais toujours sur l’après-séparation : la seule qui soit soumise à une organisation judiciaire si les ex-conjoins, faute d’accord « privé », se placent sous son autorité31 ; jamais sur l’équité induite des investissements individuels relatifs, mais sur la justice du seul droit des individus, pères, mères et enfants comme êtres désincarnés.

Le coût de la masculinité, pour les masculinistes, se situe dans la perte sèche qu’ils subissent au moment de la séparation. La masculinité ici est vécue comme un bastion à sauvegarder, envers et contre tout (mais surtout la féminisation de la société) pour le bien-être des enfants, d’eux-mêmes et de la société. Car la paternité est bonne en soi, quelles que soient les façons de l’exercer ; elle répond à un besoin fondamental de l’enfant et de la société ; elle est un droit naturel de tout père et de tout enfant, et non une compétence, fruit d’un apprentissage et d’une présence régulière auprès de l’enfant. La masculinité, pour les masculinistes, engendre des coûts, notamment celui de résister au phénomène féministe, à la montée du divorce et à l’absence des pères qui s’ensuit. Mais en soi, c’est se priver de la masculinité, bénéfique quoique coûteuse pour ses belligérants, qui coûte à la société, puisque celle-ci en « tombant » dans le matriarcat, court à sa perte. La masculinité ne subit donc que le coût de vivre dans une société qui ne lui est plus adaptée.

On est loin, ici, d’un discours sur la masculinité comme coût global (objectif) pour la société. C’est-à-dire d’une masculinité induisant des coûts pour tous, du fait même de ses principes naturalisants ; de sa conception rétrograde de la division du travail dans l’espace conjugalo-domestique ; de son discours sur l’incommensurabilité et l’insubstituabilité des fonctions paternelle et maternelle ; et de ses revendications assises sur le caractère naturel et abstrait des droits de tout parent du seul fait qu’il a engendré.

Le « coût de la masculinité », qui consiste pour les masculinistes à subir la perte de leurs droits paternels, est aussi le prix à payer pour ne pas s’être adaptés à la revendication en faveur d’un plus grand investissement des pères dans la sphère conjugalo-domestique.

Un parallèle historique entre masculinisme et féminisme

C’est ici qu’un second parallèle entre masculinisme et féminisme, mais cette fois de manière diachronique, prend tout son sens. Lorsqu’on prend ainsi à partie le mouvement masculiniste, l’interrogeant sur ses intentions, mettant en parallèle ses discours égalitaristes et sa conception de l’égalité parentale du point de vue de l’investissement dans une paternité concrète, on procède comme les adverses des suffragettes du début du XXème siècle.

La revendication masculiniste repose d’abord et avant tout sur une revendication de droits : le droit de l’enfant à son père, et le droit du père à son enfant. Ceci, indépendamment de toute autre considération : l’enfant a droit à son père quel que soit son père, quelque époux ou père il ait été dans le passé. Dès lors, ce droit ne saurait être conditionné (sous peine de rupture de l’égalité) ; le droit des pères ne saurait dépendre de leurs investissements passés, de leur présence et des soins continus assurés à l’enfant. La justice des droits l’emporte, ici, sur la justice des investissements individuels.

On opposait aux suffragettes l’incapacité ou le désintérêt des femmes pour la politique. A cet argument de mauvais aloi, elles répondaient que le droit ne reposait pas sur la capacité, ou bien alors il aurait fallu ôter le suffrage aux paysans incultes, aux ivrognes et aux fous. En outre, disaient-elles, les femmes allaient s’intéresser à la politique à partir du moment où elles auraient le droit d’en faire, en participant aux élections comme électrices, et non plus comme simples épouses de citoyens32. L’argument, mobilisé au début de la IIIème république et pour tout l’entre-deux-guerres, avait déjà émergé au moment de la Révolution française : dans l’état actuel des mœurs, avait dit l’abbé Sieyès, les femmes ne sauraient exercer le droit de suffrage. Non seulement elles manquaient trop, disait-il, d’instruction pour devenir de bonnes citoyennes, mais elles avaient dans la famille, ajoutaient d’autres protagonistes du débat, comme Roederer, une position d’épouse qui leur interdisait de voter en toute indépendance. Nécessairement, elles allaient venir redoubler le vote du citoyen père de famille, et introduire une injuste inégalité entre les citoyens mariés et les citoyens célibataires33.

Or, dans la revendication d’une abstraction égalitaire, dans le principe d’un respect des droits indépendamment des situations et des investissements concrets, on peut dire que SOS papa se situe dans la continuité philosophique de cet universalisme. Et dans la réponse qui leur est faite actuellement, globalement (c’est-à-dire y compris par les renoncements de la part des « pères ordinaires » à prendre en charge les enfants dans la grande majorité des séparations), on retrouve la réponse adressée aux femmes en 1789 comme pendant toute la IIIème République : c’est soit leur situation dans la famille qui empêche qu’elles soient considérées politiquement comme l’équivalent des chefs de famille incarnant, de fait, le citoyen ; soit leur supposé désengagement du politique, qui laisse penser qu’elles ne se comporteront pas comme le veut la norme dominante, incarnée par les détenteurs du droit revendiqué, les « inclus ». Ces inclus, hier, étaient les citoyens dans l’espace public ; ce sont, 200 ans après, les mères dans l’espace familial. C’est du moins en ces termes qu’est posé le débat, par les masculinistes convaincus d’être l’objet d’une exclusion d’un espace familial « monopolisé » par les mères, et considéré comme un lieu d’épanouissement, de droits et de bénéfices – ce qui n’est pas sans aller à l’encontre, on l’a vu, d’un certain nombre de faits.

Aujourd’hui, la société en général et les féministes en particulier répondent aux pères : certes, la résidence alternée (c’est-à-dire le partage de la sphère familiale après la désunion, équivalent épistémologique du partage de la sphère politique auquel aspiraient les féministes de la IIIème République) est bonne en soi, « en principe » ; mais elle ne l’est pas en l’état actuel des statuts maternels et paternels dans la société qui, en raison de l’asymétrie des positions avant la séparation, et d’un système patriarcal qui produit, encourage ou protège la violence masculine dans le couple, construisent des conflits nuisibles à l’intérêt de l’enfant.

La métaphore peut être filée jusqu’au bout, par conséquent. Car comme l’abstraction de l’Homme de la Déclaration des Droits de l’Homme était incarnée de fait par un pater familias, de même l’abstraction de la parentalité est, aujourd’hui, incarnée par les investissements maternels.

La seule différence, et elle est de taille, c’est que les femmes ne cessent d’appeler les hommes à investir davantage la sphère conjugalo-domestique, quand les hommes de 1789, dans leur grande majorité, ne voyaient pas l’utilité de partager les droits politiques. L’autre différence, de taille aussi, c’est que les droits existent déjà : la résidence alternée est là, depuis la loi de 2002, à la disposition des parents et donc des pères. La grande majorité ne s’en empare pas. Là est un autre coût de la masculinité, qui a détourné trop longtemps (dans le temps historique et dans le temps conjugal des histoires individuelles) les pères d’une prise en charge quotidienne de l’enfant pour leur permettre, le jour de la séparation, de prendre leur tour auprès de l’enfant. Le masculinisme se fait l’écho des rares pères qui, à l’instar des féministes du début du XXème siècle, mesurent aujourd’hui l’écart entre le principe universaliste et son application. En 1789 comme en 1900 on en a appelé au changement des lois ; aujourd’hui, comme l’égalité est déjà dans la loi, c’est à son application « pure et simple » par les juges, qu’appellent les masculinistes ; on pourrait aussi, à l’écoute de la majorité des pères et des mères qui choisissent une résidence chez la mère, avec les coûts que cela engendre pour les uns, les autres, les enfants et la société tout entière (pères absents, enfants privés de présence paternelle, mères surchargées et appauvries), appeler à un changement des comportements, à une acculturation des pères, avant la séparation, dès la sphère conjugalo-domestique. De même qu’on avait, sous la IIIème République, fait de l’instruction des filles un préalable à leur accès à la citoyenneté.

Par la question des coûts, tant subjectifs qu’objectifs, on parvient à mieux comprendre ce qui oppose, politiquement, les féministes et les masculinistes mais, également, ce qui les rapproche en tant que formations minoritaires en quête d’une égalité qui, à un moment historique donné, ne va pas de soi, parce qu’elle heurte le sens commun, celui qui encore largement attribue la garde des enfants aux mères, et le rôle de pourvoyeur aux pères ; et qui se mobilise, pourtant, en faveur d’une plus grande égalité entre les sexes.

1 Proposition de loi n° 1531 visant à privilégier la résidence alternée pour l’enfant dont les parents sont séparés, présentée par MM. Richard Mallié et Jean-Pierre Decool et al., enregistrée le 18 mars 2009. Le 12 novembre 2010, un collectif signait une tribune, publiée dans Le Monde, pour défendre la proposition de loi, et intitulée « Repenser la garde des enfants du divorce. La résidence alternée doit s’étendre ».

2 Voir Aurélie Fillod-Chabaud, Des pères en mal de mères ? (re)définir, organiser et revendiquer sa paternité suite à une séparation conjugale, Enquête à l’association SOS Papa, mémoire de M2 sous la direction de F. Weber, septembre 2009. Je m’appuie également sur les deux communications qu’elle a faites respectivement à la journée d’étude Paternité et séparations conjugales : approches pluridisciplinaires organisée par Agnès Martial le 17 novembre 2009 à l’INED, « La paternité militante : redevenir père après une séparation conjugale. Enquête à l’association SOS PAPA » ; et à la journée d’étude Paternité, genre et parenté organisée par Agnès Martial les 31 mars et 1er avril 2011, « Se mobiliser pour la cause paternelle : analyse des cadres de l’engagement à l’association sos papa auprès des nouveaux adhérents inscrits entre septembre 2009 et juin 2010 ».

3 Valérie Pécresse, Etre une femme politique, c’est pas si facile, Paris, L’Archipel, 2006.

4 Evelyne Sullerot, Quels pères ? Quels fils ?, Fayard, 1992 (réédité Livre de Poche en 1994) ; Le Grand Remue Ménage, crise de la famille, Paris, Fayard, 1997.

5 Cf. Michèle Le Doeuff, L’Etude et le rouet, Paris, Ed. du Seuil, 1989.

6 Cf. Martin Dufresne « Masculinisme et suicide chez les hommes », in Nouvelles Questions féministes, vol. 11, n°2, 1998, pp. 125-137. Disponible également sur http://sisyphe.org.

7 Voir Stephen M. Whitehead, Men and Masculinities. Key Themes and new Directions, Polity Press and Blackwell Publishers, 2002, p. 96.

8 Cf. Hélène Palma, in « La percée de la mouvance masculiniste en Occident », communication à l’Espace Femmes international de Genève (EFIGE), en octobre 2007 – texte disponible sur http://sisyphe.org.

9 Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, « Le masculinisme : son histoire et ses objectifs », in Labrys, Etudes féministes/Estudos feministas, juillet/décembre 2008.

10Libération s’est récemment fait l’écho de ces écarts persistants en titrant en Une, « Les hommes sont des taches », et en consacrant deux pages aux résultats de l’enquête menée par Renaud Régnier-Loilier, publiés dans « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la répartition des tâches domestiques au sein du couple ? », in Population et société, n° 461, novembre 2009.

11 Il ne s’agit pas (ni pour eux ni pour nous ici) de remettre en question ce discours, impossible à contester tant il est subjectif et peu mesurable. Que ce constat de la souffrance des hommes soit fondé empiriquement ou non importe peu, justement en raison de son caractère subjectif. La question n’est pas là pour nous. La question n’est pas là pour deux raisons : d’abord, il ne s’agit pas de décider qui souffre, à quel degré, avec quelles conséquences, et de manière légitime ou non ; ensuite, en démocratie, ce n’est pas au nombre de victimes que se mesure la légitimité d’une revendication politique. Mais la question est là pour les masculinistes et on peut le concevoir. A cet égard, une partie du mouvement féministe est prête à admettre qu’il peut être coûteux, pour certains hommes ou les hommes en général, de partager des places réservées, comme il est coûteux, pour n’importe quel détenteur d’une position de pouvoir, de renoncer à ses privilèges.

12 Henri Darbes, Voleurs d’enfants, avec une préface d’Alain Cazenave, président de SOS PAPA, Editions du Geai bleu, Lille, s.d.

14 Hélène Palma, « La percée de la mouvance masculiniste en Occident », in Les cahiers du socialisme, 2010.

15 A la question « pourquoi tout cela », le même texte répond : « Simplement pour exclure ce père de la vie de son enfant, pour se venger de l’échec de la vie de couple, pour rompre définitivement tout lien avec le passé, pour maximiser la pension alimentaire et surtout pour retrouver une liberté totale  …. une liberté d’adulte au détriment de la liberté de l’enfant.

Et quand SOS PAPA dénonce ce scandale, cette monstruosité, cet anachronisme, ce sexisme, il lui est systématiquement répondu : « Mais si ! !  tous les pères sont violents, ou violeurs… ». » Ibid.

16 Cf. Damien Lecarpentier, La parentalité désemparée. Séparations conjugales et militantisme paternel, 1970-2007, thèse de doctorat de l’EHESS, 2008.

17 Forum de SOS papa, débat sur le parent social, le 19 octobre 2007.

18 Citons, pour l’anecdote, ce couplet de la chanson « humoristique » de Max Boublil, Joyeux Noël : « Un Noël chez maman, un noël chez papa, ta maman t’offre de gros cadeaux, ton papa t’en offre pas, sais-tu pourquoi cette année maman est aussi sympa, c’est qu’elle a pris la moitié de ce qu’avait papa ». On notera que la maman n’a pas pris « tout » ce qu’avait le papa, mais la moitié, ce qui laisse penser que l’abus, ici, consiste tout simplement à obtenir la moitié de la communauté, c’est-à-dire sa part légitime – le public étant constitué d’enfants, on suppose que l’auteur de la chanson a considéré que « ce qu’avait papa » n’était pas sa part de la communauté mais bel et bien l’ensemble du patrimoine, généralement assimilé dans les familles à « ce qu’a papa ». La chanson est disponible sur http://www.youtube.com/watch?v=u6MFXem42-E consulté le 20 avril 2011. Bien des plaisanteries enfantines circulent dans le même registre, dont celle-ci : une petite fille demande pour Noel une « Barbie divorcée ». Mais pourquoi ma chérie ? parce qu’avec, tu as la maison de Ken, la voiture de Ken, le camping car de Ken… (merci à Ch. Détrez de me l’avoir racontée).

19 Christine Delphy, « Mariage et divorce », in L’Ennemi principal, vol. 1, Economie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 2002, pp. 133-149, d’abord publié sous le titre « Mariage et divorce, l’impasse à double face », in Les Temps modernes, mai 1974. Ici p. 141.

20 Chiffre communiqué par Laurent Toulemon, dans sa communication « Co-résidence des pères et des enfants : tenir compte des gardes partagées », lors de la journée d’étude Paternité et séparations conjugales : approches pluridisciplinaires, organisée par Agnès Martial, dans le cadre de l’ANR Pères en solitaires. Paternités contemporaines et nouvelles trajectoires familiales (ANR-08-JCJC-0057-01), le 17 novembre 2009.

21 Sauf mention contraire, tous ces chiffres sont cités par Damien Lecarpentier, La parentalité désemparée. Séparations conjugales et militantisme paternel (1970-2007), thèse EHESS, 2008, sous la direction d’Alain Cottereau, p. 25.

22 Chiffres communiqués par L. Toulemon, op. cit.

23 Didier, cité par A. Fillod-Chabaud, Des pères en mal de mères ?…, op. cit, p. 58.

24 Tout un courant du féminisme a souligné les dangers d’une attribution systématique de la garde aux deux parents, alors que dans des cas de divorce très conflictuel, l’éloignement de la mère, sans possibilité d’être poursuivie par un ex-conjoint violent, devient une question de vie ou de mort. On renvoie au site Sisyphe.org, qui répertorie une grande partie des articles consacrés à cette question, et tout particulièrement à l’article de Maurice Berger, pédopsychiatre au CHU de Saint Etienne, auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur l’enfance maltraitée, pourfendeur bien connu du familialisme des services sociaux, « La résidence alternée, une loi pour les adultes ? », lundi 21 mai 2007, disponible en ligne à http://sisyphe.org/spip.php?article1466

25 Cf. Anne Quéniart, «Émancipation ou désancrage social : deux représentations de la rupture parentale chez des pères n’ayant plus de contact avec leur enfant», Déviance et société, vol. 23, n° 1, 1999, pp. 91-104. Ici p. 92.

26Ibid., p. 93.

27 Thierry Bloss, Education familiale et beau parenté, l’empreinte des trajectoires biographiques, 1996.

28 Cf. Claude Martin, L’après divorce, lien familial et vulnérabilité, 1997.

29 Sur la « rupture comme émancipation », voir Anne Quéniart, « Emancipation ou désancrage social… », op. cit.

30 Le coût étant, ici, défini comme une perte sèche, tandis que le prix est le moyen légitime et juste d’obtenir quelque chose d’autre.

31 Sur la manière dont les ex-conjoints peuvent, même en s’étant soumis aux procédures judiciaires pour la répartition des charges familiales, décider de n’en faire « qu’à leur tête », afin de se ménager un tant soit peu de liberté, voir le travail qu’a réalisé l’équipe de Céline Bessière, Sybille Gollac, Aurélie Fillod-Chabaud, Hélène Steinmetz et al., à partir d’observations de jugements de divorce, publié partiellement dans Céline Bessière et alii (2010), Les enjeux professionnels des séparations conjugales, rapport intermédiaire pour la Mission de Recherche « Droit et Justice », janvier, et dont un aperçu a été donné lors de la communication de Céline Bessière, Sybille Gollac et Aurélie Fillod-Chabaud, « Mère gardienne, père pourvoyeur : les normes parentales dans les procédures judiciaires de séparation conjugale », donnée le 31 mars 2011 lors de la journée d’étude Paternité, Genre et Parenté, op. cit.

32 Cf. Anne-Sarah Bouglé, « Vive la République quand même ! », Le suffrage des Françaises, aléas d’une idée républicaine, 1848-1944, thèse d’histoire, 2011, Université de Caen.

33 Sur ces considérations, on se permettra de renvoyer à A. Verjus, Le Cens de la famille. Les femmes et le vote, 1789-1848, Paris, Belin, 2002 ; ainsi qu’à A. Verjus, Le bon mari. Une histoire politique des hommes et des femmes à l’époque révolutionnaire, Paris, Fayard, 2010.

Une réflexion au sujet de « Les coûts subjectifs et objectifs de la masculinité : le point de vue des masculinistes (et des féministes) »

  1. Je suis en désaccord avec la thèse d’A. Verjus qui assimile les masculinistes d’aujourd’hui aux féministes de 1789. Les premiers sont réactionnaires à une reconnaissance sociale de la réalité actuelle du parentage (y compris le choix de la majorité des hommes de laisser ces tâches aux femmes) alors que les secondes affrontaient le mythe d’un universalisme qui les excluait. Contrairement à ce qu’écrit l’auteure, je ne pense pas que les masculinistes veulent « s’imposer dans la sphère familiale » comme les féministes d’alors ont cherché à remporter l’accès à la sphère publique: ils veulent simplement que les hommes puissent la fuir sans conséquences adverses, tout en continuant à y faire régner leur loi à distance.
    En ce sens, ils ne sont aucunement en conflit avec les pères désengagés qui ne veulent pas d’une résidence *physique* alternée; ils cherchent à imposer les mêmes privilèges pour tous les pères bioloiques, sans égard à des charges de care qu’ils pourront toujours délaisser.
    De tels projets ne font aucunement d’eux les victimes de quelques coûts de la masculinité (mais on le voit pas si on ne dit mot de ses bénéfices).
    Il me semble clair que c’est plutôt dans la *sphère publique* que les masculinistes ferraillent pour obtenir, pour les hommes ayant eu des enfants, des privilèges enchâssés dans les institutions publiques: autorité continue sur l’ex-famille, non nécessairement assortie des charges d’une résidence et d’un care; baisse ou suppression de la pension alimentaire; maintien des droits d’accès et de contrôle, même pour les hommes coupables d’agression intrafamiliale; partage des allocations et privilèges d’assistance sociale avec l’ex-famille, sans égard aux charges exercées auprès des enfants; généralisation d’une politique du soupçon et de la répression à l’endroit des femmes signalant de telles agressions – surtout au moment du divorce, etc.
    Il faut juger leur politique non à ce qu’elle laisse espérer comme « changement de la masculinité » mais à leurs revendications concrètes à l’endroit de l’État et leur désinformation misogyne propagée par les médias complices ou naïfs.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s