À propos du genre

[L’article qui suit provient du site féministe Sisyphe, dispo en 2 parties ici et encore ici. Je le republie parce qu’il complète une série, déjà longue, de critiques féministes trop méconnues du queer. Par exemple: Nicole-claude Mathieu et Danielle Charest, Christine Delphy (dans sa préface à Les femmes de droite), Léo Thiers-vidal/Sabine Masson, Louise Turcotte, Catharine MacKinnon (avec « Féminisme marxisme et postmodernisme »). L’intérêt, avec le texte suivant, est toujours de rompre avec le statu-quo, favorisé par le système de genre et ses bénéficiaires (les hommes). Et force est de constater que  sur ces points, le queer présente des lacunes profondes qu’il s’agit d’expliciter. (L’article est reproduit avec l’autorisation des traducteur-es et du site Sisyphe: merci !) ]

Lors d’un « féminaire » organisé à l’intention des membres du London Feminist Network (Réseau féministe de Londres) en mai 2010, Debbie Cameron et Joan Scanlon, éditrices de la revue britannique Trouble & Strife, ont animé un atelier au sujet du concept de genre et de sa signification pour le féminisme radical. On trouvera ci-dessous une transcription révisée de leurs propos informels.

I. Qu’est-ce que le genre ? D’où vient la confusion qui l’entoure ?

Debbie Cameron : Le but de la discussion d’aujourd’hui est de tenter de déblayer une partie de la confusion théorique et politique qui entoure présentement le concept de genre. Il est probablement utile de commencer par se demander d’où vient cette confusion.

De nos jours, les conversations au sujet du « genre » achoppent souvent sur des problèmes parce que les personnes qui en parlent emploient le même mot en lui donnant en gros la même signification, alors qu’en y regardant de plus près, elles ne parlent pas des mêmes questions à partir de la même approche. Par exemple, quand nous avons lancé l’anthologie The Trouble & Strife Reader1 à la Foire du livre radical d’Edimbourg, des étudiantes sont venues nous dire leur satisfaction de voir ce livre publié, mais aussi leur surprise qu’il y soit si peu question du genre. Pourtant, ce livre ne parle que de cela, du genre, au sens féministe radical du mot, soit les relations de pouvoir entre femmes et hommes, de sorte qu’à nos yeux, cette réaction était assez surprenante. Joan ne la comprenait tout simplement pas au départ. Pour ma part, j’ai compris ce qu’elles voulaient sans doute dire car je suis toujours universitaire, et à l’université on entend beaucoup le mot « genre » utilisé de cette manière. Voici la clé de l’énigme : pendant les années 90, les théoricien.ne.s et activistes queer ont élaboré une nouvelle façon de parler du genre. Leur approche présentait bien sûr des points communs avec le vocabulaire féministe plus établi, mais elle présentait un accent différent ; elle était sous-tendue par une théorie différente. Il s’agissait au fond de la théorie postmoderniste de l’identité associée à la philosophe Judith Butler, bien que je doute que Butler elle-même dirait que les féministes n’avaient pas d’analyse critique du genre. Il découla de cette nouvelle approche des choix de politiques très différents. Pour les gens qui ont alors tiré leur formation soit en côtoyant la théorie féministe universitaire, soit en s’impliquant dans le système de pensée et l’activisme queer, c’est le sens que prit le concept de « genre ». Ces personnes crurent ce qu’on leur avait dit, à savoir que les féministes des années 70 et 80 n’avaient pas d’analyse critique du genre, ou qu’elles n’avaient pas la bonne analyse, dans la mesure où leurs idées sur le genre relevaient de « l’essentialisme » plutôt que de « la construction sociale » de l’identité. Ce n’est pas notre appréciation des choses, et nous verrons tantôt pourquoi. Mais commençons plutôt par comparer l’« ancienne » approche féministe du genre et la version plus nouvelle qui a émergé de la théorie et de l’activisme queer des années 90.

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« ancien » concept « nouveau » concept 
Qu’est-ce que le genre ? Un système de relations sociales/de pouvoir structuré par une division binaire entre « les hommes » et « les femmes ». Le partage en catégories se fait habituellement sur la base du sexe biologique. Mais le genre tel que nous le connaissons est une réalité sociale plutôt que biologique (par exemple, la masculinité et la féminité ont des définitions différentes à différents lieux et différentes époques.) Un aspect de l’identité personnelle /sociale, habituellement attribué à la naissance sur la base du sexe biologique (mais cette correspondance « naturelle » est une illusion – de même que l’idée qu’il doit exister deux genres puisqu’il y a deux sexes.)
En quoi ce système constitue-t-il une oppression ? Parce qu’il est fondé sur la subordination d’un genre (les femmes) par l’autre (les hommes). Parce que c’est un système binaire rigide. Il oblige chaque personne à s’identifier soit comme un homme, soit comme une femme (pas ni l’un-e ni l’autre, pas les deux à la fois, pas entre les deux, pas comme complètement autre) et punit quiconque ne se conforme pas à cette règle. (Cela opprime les hommes et les femmes, et surtout les personnes qui ne s’identifient pas complètement au modèle prescrit pour leur genre).
Que serait une politique radicale de genre ? Le féminisme : Les femmes s’organisent pour renverser le pouvoir masculin et ainsi le système du genre dans son ensemble. (Pour les féministes radicales, le nombre idéal de genres serait… aucun.) « Le queer » : Femmes et hommes rejettent le système binaire, s’identifient comme des «hors-la-loi du genre » (c’est à dire, des queer ou des trans) et exigent la reconnaissance d’une palette d’identités de genre. (Dans cette perspective, le nombre idéal de genres serait… infini?)

Il existe à la fois des similitudes et des différences entre ces deux versions. Dans les deux, le genre est relié au sexe, mais ce n’est pas la même chose ; dans les deux, le genre tel que nous le connaissons est un système binaire (il y a, fondamentalement, deux genres); et les deux approches conviendraient sans doute que le genre parle de pouvoir ET d’identité ; mais elles différent dans l’importance accordée à l’un ou l’autre facteur. Ces deux versions diffèrent également parce que les adeptes de la version queer ne pensent pas en termes d’oppression des femmes par les hommes, ils et elles considèrent que les normes de genre sont plus oppressives que le pouvoir hiérarchisé et veulent plus de genre plutôt que moins ou pas du tout.

Pour bien comprendre ces concepts et décider ce que vous en penserez, il est utile de connaître un peu d’histoire, l’histoire des idées féministes radicales et sexuelles radicales. Il y a trois questions principales que nous croyons utile d’explorer de façon plus détaillée : 1- Est il vrai que le féminisme radical est ou était essentialiste dans sa conception du genre ? 2- Quelle est et était la relation entre la politique du genre et la sexualité ? 3- Qu’ont en commun le féminisme radical et la politique queer (aussi appelée genderqueer), quelles sont leurs différences de base et quels sont leurs objectifs politiques respectifs?

Le féminisme radical est/était-il essentialiste ?

Commençons par convenir d’une chose : Il existe bel et bien des variétés essentialistes de féminisme, des courants de pensée pour lesquels, par exemple, le corps des femmes se voient assignés des pouvoirs mystiques ou les hommes sont perçus comme naturellement mauvais ; certaines des femmes qui souscrivent à ces idées pourraient se revendiquer ou être estampillées du label « féminisme radical ». Mais si l’on considère plutôt le féminisme radical comme une tradition politique qui a produit, entre autres, un corpus de textes féministes qui en sont venus à être considérés comme des « classiques », on constate à quel point leur conception du genre a toujours été non-essentialiste, ce qui peut surprendre compte tenu de l’insistance avec laquelle on accuse les féministes radicales d’être essentialistes.

Afin d’illustrer ce point, j’ai assemblé quelques citations de femmes généralement reconnues comme les archétypes des féministes radicales, dont Simone de Beauvoir, que l’on considère souvent comme la fondatrice du féminisme moderne de « la seconde vague », avec son livre Le Deuxième Sexe (publié pour la première fois en 1949, soit vingt ans plus tôt que l’éclosion de cette vague. Beauvoir n’avait rien d’essentialiste et, bien qu’elle n’utilise pas de terme équivalent à « genre » (un mot qui n’est toujours pas courant en français), nombre de ses commentaires sont axés sur la distinction entre l’aspect biologique et l’aspect social de la féminité. L’une de mes phrases favorites du Deuxième sexe, à cause son côté froidement sarcastique, est la suivante : « Tout être humain femelle n’est donc pas nécessairement une femme ; il lui faut participer à cette réalité mystérieuse et menacée qu’est la féminité. »

Une féministe des débuts de la « seconde vague », Shulamith Firestone, auteure de La Dialectique du sexe (1970), a souvent été taxée d’essentialisme (pour avoir émis l’hypothèse que la subordination des femmes avait sans doute trouvé son origine dans leurs fonctions reproductives et nourricières). Mais en réalité, Firestone ne voyait ni comme naturelle ni inévitable l’existence d’une hiérarchie sociale bâtie sur la différence des sexes. Au contraire, elle écrit dans La Dialectique du sexe que :

 « Et exactement comme le but final de la révolution socialiste n’était pas l’élimination du privilège de l’économie de classe, mais celle de la différentiation entre classes elle-même, ainsi le but final de la révolution féministe doit être.... non seulement l’élimination du privilège masculin, mais la distinction sexuelle elle-même : les différences génitales entre humains ne compteront plus culturellement. »

Dans les écrits légèrement postérieurs de la féministe radicale matérialiste Christine Delphy, le genre n’a de sens théorique qu’en tant qu’il est un effet de rapports hiérarchiques de pouvoir ; ce n’est pas une différence préexistante sur laquelle ces relations de pouvoir seraient ensuite superposées. La position de Delphy est considérée par des féministes moins radicales comme extrême, mais quoi qu’on en pense, elle ne pourrait guère être moins essentialiste : comme elle-même le dit,

 « Nous ne savons pas ce que seraient les valeurs, les traits de personnalité individuels et la culture d’une société non hiérarchique, et nous avons grande peine à l’imaginer. Peut-être nous ne pourrons réellement penser le genre que le jour où nous pourrons imaginer le non-genre2. »

Les écrivaines que je viens de citer sont toutes des femmes qui ‘peuvent imaginer le non-genre’… et qui le font. Cette volonté de penser sérieusement à ce qui, pour la plupart des gens, y compris bien des féministes, est impensable – à savoir qu’un monde vraiment féministe serait un monde non seulement sans inégalités de genre, mais aussi sans distinctions de genre – cette volonté, dirons-nous, est un des marqueurs du féminisme radical, une des façons par lesquelles ce féminisme se distingue comme ‘radical’. Un autre élément qui distingue le féminisme radical est la manière dont il relie le genre à la sexualité, et le genre et la sexualité au pouvoir. Les écrits de Catharine A. MacKinnon insistent fortement sur cette relation, comme le passage suivant de son livre « Le féminisme irréductible » (2005) :

 «Dans la théorie féministe du pouvoir, la sexualité est marquée par le genre, de même que le genre est sexualisé. Autrement dit, la théorie féministe analyse comment l'érotisation de la domination et de la soumission crée le genre, la femme et l'homme, sous les formes sociales que nous connaissons. La différence des sexes et la dynamique de domination-soumission se définissent ainsi mutuellement. L'érotique est ce qui définit le sexe comme inégalité, donc comme différence significative. C'est là pour moi la signification sociale de la sexualité et la contribution spécifique du féminisme à la prise en compte de l'inégalité de genre.»

Ceci montre que certaines féministes radicales célèbres ont adopté une conception non essentialiste de la sexualité aussi bien que du genre. En fait, un des comptes rendus les plus radicalement non essentialistes ou anti-essentialistes que nous connaissons – une conception aussi radicale que celle de n’importe quel-le théoricien-ne queer par sa façon de rejeter l’idée d’identités sexuelles fixes et finies – vient de la féministe radicale Susanne Kappeler, dans son livre Pornography of Representation (1986) :

 « Dans une perspective politique, la sexualité, comme le langage, pourrait être classée dans la catégorie des relations intersubjectives : une question d’échange et de communication. Les relations sexuelles – le dialogue entre deux sujets – déterminerait, articulerait une sexualité des sujets, tout comme les interactions du discours génèrent des rôles de communication entre les interlocuteurs. La sexualité serait alors moins une question identitaire, celle d’un rôle fixés en l’absence d’une praxis, mais une possibilité, dotée d’un potentiel de diversité et d’interchangeabilité, et dépendant de façon cruciale d’un interlocuteur/trice, d’un autre sujet, et co-déterminée par lui. »

Nous expliquerons tantôt pourquoi nous pensons que les idées de ces féministes radicales au sujet du genre, de la sexualité, de l’identité et du pouvoir lancent en fait un défi beaucoup plus radical au statu quo que les idées des analyses queer.

II. Genre et sexualité : convergences et divergences du féminisme radical et de la théorie queer

Joan Scanlon : Comme Debbie l’a dit, j’ai été complètement abasourdie quand les deux jeunes femmes rencontrées à Edimbourg m’ont demandé pourquoi The Trouble & Strife Reader (2009) ne parlait pas davantage de genre. J’ai donné un coup de fil à Su Kappeler (que nous venons de citer) et elle m’a dit : « Tu sais, Joan : c’est comme ce que Roland Barthes écrit quelque part : Si vous avez un guide de voyage pour l’Italie, vous ne trouverez pas le mot Italie dans l’index, vous y trouverez Milan, Naples ou le Vatican… » J’y ai repensé et j’ai compris que, malgré la justesse de sa remarque, il y avait quelque chose d’autre là-dedans : c’était comme si la carte de l’Italie avait complètement disparu – une carte tout de même bien utile pour situer réciproquement Milan, Naples ou le Vatican – pour remplacer la réalité géographique, politique et économique de l’Italie par un espace virtuel dans lequel l’Italie pouvait être un bal masqué, un drapeau tricolore, un bar à glaces, ou n’importe quelle combinaison de « signifiants flottants ». Et ainsi, en revenant au concept de genre, j’ai compris qu’il nous fallait reconstruire cette carte, et que nous avions besoin de regarder la question en mode historique pour trouver un sens à ce glissement de signification.

Bien sûr les cartes évoluent, comme le font les frontières, mais on ne peut aller bien loin sans elles. Il nous faut donc analyser pourquoi des féministes ont adopté le terme « genre » pour décrire une réalité matérielle – l’imposition systématique du pouvoir masculin – et pour en faire un outil de changement politique. Je vais commencer par quelques définitions, puis je parlerai brièvement de l’histoire de la sexualité, du rapport entre le genre et la sexualité et de l’évolution de ce rapport entre deux constructions depuis le début du siècle dernier. Je donnerai un bref aperçu des points communs et des différences clés entre le féminisme et les analyses « queer ».

Définitions : le féminisme, le genre, la sexualité

A la fin des années 80, tandis que Liz Kelly et moi étions en train d’écrire quelque chose ensemble, nous avons décidé qu’étant donné la prolifération des « féminismes » nous devions affirmer que le terme « féminisme » était vide de sens s’il signifiait simplement tout ce que n’importe qui voulait lui donner comme sens. Autrement dit : on ne peut avoir de pluriel si l’on n’a pas un singulier – alors nous avons défini le féminisme tout simplement comme « une reconnaissance que les femmes sont opprimées et un engagement à changer cet état de fait. » Par delà cette définition, on peut avoir toutes sortes de différences d’opinion quant au pourquoi de l’oppression des femmes, et toutes sortes de points de vue différents quant à des stratégies pour transformer cette situation. En 1993, pour le dixième anniversaire de la revue Trouble & Strife, nous avons demandé à plusieurs femmes de définir le féminisme radical. Leurs définitions ont toutes eu le point commun suivant : poser comme problème central que le genre est un système d’oppression et que les hommes et les femmes sont deux groupes socialement construits, qui existent en raison précise de la relation de pouvoir inégalitaire entre eux. De plus, ces définitions affirment toutes que le féminisme radical est radical parce qu’il remet en question toutes les formes de pouvoir, y compris des formes extrêmes comme la violence masculine et l’industrie du sexe (qui a toujours été l’objet de controverses dans le mouvement des femmes et une lutte extrêmement impopulaire à mener). Au lieu de s’en tenir à des ajustements en marge de la question du genre, le féminisme radical s’attelle au problème structurel qui la sous-tend.

C’est dire que définir le genre semble être un passage obligé pour comprendre la prolifération de sens ayant accompagné son utilisation devenue plurielle. Le terme de « genre », tel que les féministes radicales l’ont toujours compris, décrit l’oppression systématique des femmes, en tant que groupe subordonné, pour le bénéfice du groupe dominant, les hommes. Ce n’est pas un concept abstrait – il décrit les circonstances matérielles de l’oppression, y compris le pouvoir masculin logé dans les institutions et dans les relations personnelles : par exemple, la division inégalitaire du travail, le système judiciaire pénal, la maternité, la famille, la violence sexuelle… et ainsi de suite. Je tiens à préciser ici que très peu de féministes soutiendraient que le genre n’est pas socialement construit. Je crois que si le féminisme radical est accusé d’essentialisme biologique, c’est seulement parce qu’il a joué un rôle aussi central dans la campagne menée contre la violence masculine – et, pour une raison que je n’ai jamais comprise, on nous accuse donc de croire que tous les hommes sont violents par nature. Ce serait illogique : si vous vous impliquez dans une politique de changement, il serait tout à fait absurde de penser que ce que vous souhaitez changer est inné ou immuable.

Si le genre est considéré, dans le système patriarcal, comme émanant du sexe biologique, la sexualité est encore plus « essentialisée », puisqu’elle est vue comme l’émanation de notre nature même, de désirs et de sentiments qui échappent entièrement à notre contrôle, même si notre conduite sexuelle peut être régulée par des codes moraux et sociaux. Alors, pour conclure ces propos sur les définitions, j’emprunterais à MacKinnon sa définition de la sexualité comme « un processus social qui crée, organise, oriente et exprime le désir ». Ceci indiquant clairement que le féminisme radical comprend la sexualité comme étant socialement construite, je n’en dirai pas plus long à ce sujet pour le moment, dans la mesure où j’espère que mes prochains propos éclairciront tout cela.

Une brève histoire de la sexualité

C’est seulement à partir de 1870 environ que le discours médical, scientifique et juridique a commencé à classer et catégoriser les personnes par types sexuels – et a produit l’idée maintenant reconnue par les historiens d’une identité spécifiquement homosexuelle ou lesbienne. Avant la fin du 19ème siècle, on parlait de la conduite sexuelle en termes de péché et de crime, donc en termes d’actes sexuels et non d’identités sexuelles. Au Royaume Uni, l’homosexualité masculine a été considérée comme un délit jusqu’à 1967, et le lesbianisme, bien que n’étant pas illégal, a été réprimé par d’autres moyens ; jusqu’après la seconde guerre mondiale ce n’était pas une option économiquement possible pour plus qu’une très petite minorité de femmes privilégiées et financièrement indépendantes. La sexualité des femmes a toujours été contrôlée par la coercition, la dépendance économique par rapport aux hommes, et surtout par l’idéologie. L’essai d’Adrienne Rich sur « La contrainte à l’hétérosexualité » (1979) détaille l’étendue et l’inventivité de ces moyens de contrôle.

Le genre est une des méthodes les plus efficaces de contrôle de la sexualité : étant donné la constante réaffirmation du système binaire de genres comme appareil de contrôle social, si vous sortez du rôle de genre qui vous a été assigné, vous êtes susceptible d’être stigmatisé-e comme homosexuel-le, et vice versa. Autrement dit, si vous renoncez aux gratifications de la féminité, par exemple en devenant plombière, ou en ne rasant pas vos jambes, en disant à un homme qui vous harcèle d’aller se faire foutre, on va probablement vous accuser d’être lesbienne. (Un homme qui ne se conforme pas aux conventions de la masculinité, et qu’on voit pousser un landau, porter du rose ou ne pas aimer le football sera probablement traité de gay.) De la même façon, si vous êtes lesbienne, on s’attendra à ce que vous vous conduisiez comme un homme, que vous fassiez montre d’un désir masculin – et les femmes hétérosexuelles craindront sans doute que vous vous intéressiez à elles, et seront encouragées à éviter les espaces réservés aux femmes, au cas où il y aurait un risque qu’on leur saute dessus. (Ceci est peut-être moins vrai maintenant, mais le problème se posait toujours lors des événements « pour femmes seulement » au début de mon engagement féministe.) De toutes façons, c’est en partie ce que désignait MacKinnon quand elle disait que « le genre est sexualisé et la sexualité est genrée » – autrement dit, le différentiel de pouvoir entre les hommes et les femmes est érotisé, et on ne reconnaîtrait pas quelque chose comme sexuel s’il n’y était pas question de pouvoir – de sorte que tout ce qui est perçu comme sexuel – comme l’identité gay et lesbienne – est lu à travers ce prisme, et est donc genré. Les premiers sexologues ont joué un rôle significatif en créant et en consolidant le mythe selon lequel les lesbiennes étaient foncièrement des femmes masculinisées, et que les hommes homosexuels étaient par nature féminins. C’est également dans leurs œuvres – par exemple, celle de Richard Von Krafft Ebbing – que l’on trouve, pour la première fois, l’idée d’un homme né dans le corps d’une femme et vice versa. Bien que les premiers sexologues aient démystifié beaucoup d’autres croyances au sujet des conduites sexuelles, et aient été efficaces pour contester la criminalisation de l’homosexualité en la présentant comme « naturelle » et « innée », ils ont néanmoins, ce-faisant, confirmé l’idée selon laquelle la sexualité était une part essentielle de la nature humaine, qui était soit dangereuse et nécessitait d’être contrôlée médicalement, soit une force positive qui avait besoin d’être libérée des contraintes répressives de la civilisation. Ils étaient souvent en désaccord réciproque et emmêlés dans des contradictions, mais collectivement ils ont créé et confirmé le mythe selon lequel nous avons tous-tes une « véritable identité sexuelle », que la sexologie peut aider à révéler. Certains de leurs écrits apparaissent maintenant comme un tissu d’absurdités, mais il est impossible de sous-estimer l’importance de ces textes dans la littérature et l’imaginaire de cette époque. Pour vous donner un simple exemple : Richard Von Krafft Ebbing (ses études de cas ont servi de modèles aux personnages de Radclyffe Hall dans son roman Le puits de solitude) a soutenu que les personnes homosexuelles ne sont ni malades mentales, ni moralement dépravées, puisqu’elles ont subi une inversion congénitale du cerveau pendant la gestation de l’embryon. De plus il était convaincu qu’on pouvait trouver des marques de masculinité chez les « inverties » de sexe féminin, confirmant ainsi la cause génétique de leur état. Havelock Ellis, qui a écrit la préface du Puits de solitude, partageait cette position et continua à soutenir que l’on peut distinguer entre les vraies « inverties » de sexe féminin, à la nature permanente et innée, et les femmes attirées par les « inverties » qui, bien que plus féminines, « n’étaient pas bien adaptées à la maternité », et en conséquence non adaptées à une sexualité hétérosexuelle et procréative. Une position plus éclairée a été mise de l’avant par Edward Carpenter, réformateur socialiste et philosophe utopiste : Carpenter, qui utilisait le mot uranien pour désigner les personnes attirées par celles de leur propre sexe, avait une vue plus mystique et plus lyrique de tout ce sujet. (On se moque volontiers de lui car une sorte de culte se forma autour de lui ; non content de fabriquer ses propres sandales, il fabriquait aussi toutes celles de sa communauté, qui vivait dans une commune près de Sheffield, en Angleterre.) Mais sous bien des aspects, Carpenter a été le plus radical de tous. Il s’est beaucoup plus intéressé aux caractéristiques de tempérament et de sensibilité des gens qu’aux signes (biologiques) apparents de déviance par rapport aux conventions de la masculinité et de la féminité. Il croyait aussi que les personnes qui appartenaient au « sexe intermédiaire » pourraient un jour dépasser les différences de classes et de races et agir comme interprètes entre les hommes et les femmes, du fait de partager les caractéristiques des deux sexes. Les économistes et les politiques du mouvement rejetèrent les vues de Carpenter comme autant de fadaises sentimentales mais c’est lui, de tous les sexologues, qui se rapproche le plus de l’idée que c’est le genre en soi qui est le problème, et que les pôles extrêmes du système binaire de genre sont préjudiciables à la société idéale qu’il imagine.

Je ne vais pas passer en revue tou-tes les sexologues du 20ème siècle – sans doute êtes-vous au fait des expériences de laboratoire de Masters et Johnson, et des excellentes études par sondages sur les conduites sexuelles menées par Alfred Kinsey et Shere Hite, respectivement dans les années 1950 et 1980. Leur travail ébranla les idées reçues en montrant, entre autres, la diversité des conduites sexuelles et la prévalence du désir homosexuel dans la population hétérosexuelle américaine. La principale caractéristique commune à ces sexologues de la deuxième vague, c’est qu’ils firent du sexe un sujet d’étude scientifique, et que très peu d’entre eux étudièrent le genre en lui-même, ou le contexte social et la signification de la sexualité.

La relation du genre à la sexualité changea à la fin des années 60 et durant les années 70, en grande partie à cause de l’émergence du mouvement des femmes et du mouvement de libération gay. Avec la montée du féminisme et la publication de nombreux textes-clefs comme La Politique du mâle de Kate Millett (1970), le lesbianisme ne fut plus considéré comme une sous-catégorie de l’homosexualité masculine, et non plus seulement comme une identité sexuelle, mais comme une identité politique, dans un contexte de relations de pouvoir genrées. En d’autres mots, il devint possible de voir qu’être lesbienne avait un rapport avec le fait d’être une femme, ce qui remettait en question l’hétérosexualité en tant qu’institution, ainsi que le pouvoir dans les relations de personne à personne. Je me dis souvent que pour ma part j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer le féminisme à la fin des années 70, alors que j’avais tout juste 20 ans. Sans cela, si j’étais née plus tôt, on m’aurait complètement persuadée que j’étais « invertie » ou, dieu m’en garde !, « Uranienne », ou n’importe quoi d’autre. Le mouvement des femmes de la fin des années 60 et des années 70 a offert à beaucoup de femmes une occasion sans précédent de donner du sens à leur vécu de femmes, de le théoriser, et d’agir pour le transformer. On oublie souvent que les théoriciens du mouvement de libération gay avaient, aux débuts de ce mouvement, beaucoup en commun avec le féminisme : la déconstruction de la masculinité, une remise en question de la famille nucléaire et la recherche d’une sexualité égalitaire. Même si les féministes ont continué à beaucoup travailler en collaboration avec les hommes – face à une oppression commune, l’hétérosexualité institutionnalisée – nous avons aussi constaté que l’accent que nous mettions sur la construction sociale de la sexualité dérogeait à la conception dominante au sein du mouvement gay d’une sexualité innée. Par exemple, à la fin des années 80, pendant la campagne menée contre la clause 28 du décret de gouvernement local (qui empêchait les autorités locales de « promouvoir » l’homosexualité et les « soit-disant » familles homoparentales à l’école), l’argument principal du mouvement gay était que l’on ne pouvait rendre quelqu’un gay, que les gays représentaient seulement 10% de la population, que l’on naissait gay, et que ce groupe ne représentait donc pas une menace pour l’ordre établi. Et nous, bien sûr, en tant que féministes, nous soutenions le contraire, nous disions qu’on pouvait en fait changer sa sexualité, et nous essayions bel et bien d’être une menace pour l’ordre établi. L’épidémie du sida politisa beaucoup d’hommes gays autour de la sexualité, dans une défense de leur liberté sexuelle individuelle contre la politique répressive de l’extrême-droite. Mais en plaidant une fois de plus pour davantage de tolérance de la part du monde hétérosexuel, et en réclamant l’accès aux privilèges des hétérosexuels (partenariat civique, etc..) – ce qui s’avéra une stratégie efficace pour l’obtention de ces objectifs, précisément parce que ces revendications n’ont pas été perçues comme une menace pour l’ordre établi – il se peut que ce mouvement ait ouvert la voie à une théorie qui non seulement remettait en question la conduite hétéronormative, mais cherchait à créer un espace pour toutes les victimes du genre parce que situées hors du système binaire de genre et hors d’une conception binaire parallèle de la sexualité. On peut répondre à cela que le féminisme semblait également ouvrir précisément la voie à une telle politique et à un tel espace, et il est donc important de considérer les différences entre le féminisme et le mouvement queer.

Ce que le féminisme radical a en commun avec le mouvement queer

  • Une intelligence du fait que le genre et la sexualité sont construits socialement
  • Une reconnaissance du fait que les rôles binaires de genre constituent une oppression.
  • Une intelligence du fait que les rôles de genre font l’objet d’une performance et sont confirmés par leur constante reconstitution.
  • Un engagement à remettre en question les postulats et les pratiques hétéronormatives.

Les différences entre le féminisme radical et la théorie queer sont les suivantes :

  • Le féminisme radical est une théorie matérialiste qui soutient que le genre n’est pas produit seulement par le discours et la performance, mais que c’est un système dans lequel un genre (le masculin) possède le pouvoir économique et politique et l’autre (le féminin) ne l’a pas – et où le groupe dominant a intérêt à préserver cet état de fait. – Le féminisme radical inclut une reconnaissance du fait que l’on ne peut pas produire (ou remettre en question) le système de genre seulement par le discours ou la performance individuelle – du fait d’adopter certains vêtements, un certain langage, ou même par des changements anatomiques. En dehors de certains contextes limités, la culture dominante interprètera toujours ces comportements à la lumière des codes sociaux dominants – et cherchera à vous classer dans la catégorie homme ou femme. (Autrement dit, dans le métro, au supermarché ou au travail, ces actions individuelles ou propos performatifs seront inintelligibles et tout à fait inefficaces comme contestation du système de genre).
  • Judith Butler avance l’idée que le féminisme, en disant que les femmes forment un groupe ayant des caractéristiques et des intérêts communs, a renforcé la conception binaire du genre, où les genres masculins et féminins sont construits sur des corps masculins et féminins. Les féministes disent en effet que les femmes ont en commun un intérêt politique (plutôt que de présenter des caractéristiques communes), qu’elles souffrent d’une oppression commune (qu’elles vivent de différentes manières liées à d’autres formes de relations de pouvoir, dont la race et la classe), et que le corps des femmes est le lieu d’une bonne part de cette oppression – mais ceci n’implique en rien que la catégorie femmes soit une catégorie indifférenciée. Il s’agit simplement de soutenir que, tant que les femmes sont opprimées (en tant que femmes), elles ont besoin d’une identité politique commune, afin de s’organiser efficacement pour résister à cette oppression.
  • Le féminisme radical a pour projet de transformer le système des genres et de remettre en question l’oppression sous toutes ses formes. Ainsi nous n’attendons rien de l’idée d’être des hors-la-loi, idée qui repose sur une conception romantique de l’oppression. Par ailleurs, se sentir opprimé-e n’est pas la même chose qu’être opprimé-e. Pour célébrer votre identité en tant que hors-la-loi, vous devez attendre quelque chose du système qui fait de vous une hors-la-loi. À mes yeux, le queer me semble vouloir fédérer les victimes les plus extrêmes de l’appareil de genre, et inventer un parapluie qui protègerait d’une part les personnes qui sont des hors-la-loi involontaires (appartenant d’habitude aux catégories les plus pauvres et les plus aliénées de la société, sans bouclier protecteur contre les préjugés sociétaux, et donc marginalisées sans l’avoir choisi), et d’autre part celles pour qui jouer à être des hors-la-loi est un exercice intellectuel de privilégiées plutôt qu’une dure réalité vécue.
  • Le queer regroupe donc, d’après sa propre définition, tout ce qui dévie de la normale, du légitime, du dominant. Donc, le queer, se démarque « non par une positivité, mais par une positionnalité en regard du normatif »3. Il s’ensuit que les mouvements queer n’ont pas de buts politiques particuliers, à part défier les discours normatifs dominants, et si ces discours venaient à changer, les mouvements queer devraient alors changer de position, en s’opposant à ce qui serait alors devenu la norme. Je ne vois donc pas très bien quels sont ses buts politiques particuliers.
  • Le queer embrasse un large éventail et d’identités et de pratiques sexuelles non normatives, dont certaines sont hétérosexuelles : « Le sadisme et le masochisme, la prostitution, l’inversion sexuelle, le transgenre, la bisexualité, l’asexualité et l’intersexualité sont vues par les théoricien-ne-s queer comme des occasions d’analyser des différences de classes, de races et d’ethnicité, et comme des occasions de reconfigurer les conceptions du plaisir et du désir4. » Par exemple, Patrick Califia vante la façon dont le sadomasochisme encourage la fluidité et remet en question l’aspect naturel des dichotomies binaires dans la société :
« La dynamique entre une top et une bottom est assez différente de la dynamique entre un homme et une femme, entre blancs et noirs, ou entre bourgeois et ouvriers. Ce système est injuste parce qu’il assigne des privilèges en fonction de la race, du genre et de la classe sociale. Pendant une rencontre SM, les rôles sont attribués et joués de plusieurs manières. Si vous n’aimez pas être une top ou une bottom, passez dans le camp d’en face. Essayez donc de faire ça avec votre sexe biologique, votre race ou votre statut socio-économique5. »
  • Ce point de vue met ces théoricien-ne-s du queer en conflit avec la conception féministe radicale selon laquelle le sadomasochisme, la prostitution et la pornographie sont des pratiques oppressives.
  • Le féminisme radical soutient que toutes les différences de pouvoir sont oppressives, y compris celles construites par le biais de la race et de l’ethnicité, la classe et le handicap, et que la pornographie et l’industrie du sexe en général en sont une des manifestations les plus claires et les plus pernicieuses : la différence de pouvoir érotisée est l’essence même de la porno, et elle est mise en acte sur de vrais corps, et non dans l’imagination du consommateur. De plus, la question de savoir du plaisir et du désir de qui on parle mérite d’être éclaircie dans une industrie basée sur l’exploitation et l’abus sexuel. Le SM a été l’objet de beaucoup de débats houleux au sein du féminisme dans les années 80, et là encore, le féminisme radical n’a rien vu de nouveau ou de radical dans le fait de recréer dans des relations non hétéronormées la dynamique de domination-subordination déjà prédominante dans l’hétérosexualité. Tous ces phénomènes, considérés comme anti-hétéronormatifs par le mouvement queer, font déjà les beaux jours du patriarcat, et n’ont donc rien de révolutionnaire. Les féministes radicales cherchent non seulement à remettre en question les structures du patriarcat, mais à les démanteler, alors que le défi que le queer oppose à la culture normative est une provocation, dénuée de visée politique quant au démantèlement du normatif, dont il dépend, de par sa propre définition, pour exister en tant que posture d’opposition. Il apparaît ainsi que le queer ne cherche pas à se libérer du système de la différence de genres, mais simplement à prendre des libertés avec lui.
  • Si l’on souhaite changer le système sociétal qui crée la différence de genre telle que nous la connaissons, on doit prendre en compte les structures sous-jacentes qui produisent et entretiennent la différence de genre les engendrent et les soutiennent – et l’on doit chercher à éradiquer le genre lui-même.

Sans le genre, sans différentiel de pouvoir, la sexualité pourrait être simplement l’expression du désir entre des sujets égaux. (Voir la citation de Su Kappeler)

Au début de cette conversation, Debbie a cité Shulamith Firestone, et il me semble donc tout à fait approprié de conclure en paraphrasant un argument clé de sa Dialectique du sexe, argument qui résume la lecture féministe radicale du genre : La tâche intellectuelle théorique du féminisme est de comprendre le genre comme un système qui crée et maintient l’inégalité. La tâche politique du féminisme est d’éradiquer le genre. _______________________________________

Traduction : Annick Boisset. Révision : Martin Dufresne Original : Debbie Cameron et Joan Scanlon, « Talking about gender », Trouble and Strife, 2010 – http://www.troubleandstrife.org/new-articles/talking-about-gender/ ©Debbie Cameron et Joan Scanlon, mai 2013.

2Christine DELPHY. (2002) “Rethinking Sex and Gender”, Gender: A sociological Reader, Londres, Routledge, pp. 51-59.
3David Halperin, Saint Foucault, Paris, EPEL, 2000.
4Wikipedians, « Queer Theory”, dans Critical Theory, p. 137.
5Pat Califia, « Féminisme et sadomasochisme », in Sexe et utopie, Paris, La Musardine, 2008.
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