LES FEMMES AU SERVICE DU SPORTIF par Frederic Baillette

[Le texte qui suit est tiré de l’ouvrage sorti en 1999 Sport & Virilisme. Il est certes très ancré dans le contexte de l’époque (d’après Coupe du Monde de 1998) ; il viendra je l’espère donner quelques billes sur les enjeux en cours pour 2018 et inciter à une réactualisation de la critique , avec en tête aussi ceci…   pour info, ce blog peut accueillir des textes de lecteur-ice-s]

La récente Coupe du Monde de football, la victoire providentielle de l’équipe de France et les logorrhées d’euphorie[1] qui suivirent, ont permis à une panoplie de journalistes, de commentateurs (pas tous très sportifs) et d’intellectuels (ravis de rabattre le caquet aux « critiqueurs ») de faire avaler quelques couleuvres idéologiques à une population en état de lévitation footballistique et de nirvana nationaliste. Les deux plus dodues de ces entourloupes furent : d’une part, la déculottée donnée aux idées xénophobes à travers l’éclosion, qualifiée tout à trac de spontanée, d’un grand rassemblement festif Black-Blanc-Beur[2] ; d’autre part, « l’intérêt inattendu » des femmes pour un spectacle qu’elles étaient jusqu’alors supposées abhorrer. Le deuxième sexe était censé se détourner d’un exercice originellement masculin, d’une passion étrangère à ses préoccupations, faute d’en avoir réellement compris la philosophie, et d’avoir su en saisir toutes les finesses tactiques, les arguties techniques et la dimension hautement artistique. La Coupe du Monde, la retransmission de tous ses matchs, leur décorticage, leur dramatisation et leur esthétisation télévisuelles auraient agi comme une efficace et salutaire leçon de choses. C’est la didactique du football qui aurait fait sortir les femmes de leur proverbiale inculture sportive !

Peu de sociologues assermentés ou d’intellectuels brevetés, se sont interrogés sur le bien-fondé de cette soi-disant spontanéité, la réalité de ces subites conversions. Surfant délicieusement sur la déferlante furibarde qui suivit la victoire de la France, ils ont repris benoîtement à leur compte les poncifs rebattus ad nauseum par la presse, ou, tout au moins, se sont gardés de pointer – à défaut d’analyser et de dénoncer –, leurs limites, leur naïveté (intéressée) et leur fausseté. Certains penseurs-philosophes ont même servi l’idéologie sportive à grosses louches. Sans nous étendre ici, nous noterons que la spontanéité avait été bien préparée, l’éjaculation pyrotechnique finale progressivement amenée, et que le brassage social, que certains qualifièrent sans ambages de multiethnique, auquel elle a donné lieu, ne prouve en rien que les ressorts du racisme n’ont pas été réactivés durant cette magnifique Coupe du Monde. Quant à la participation providentielle (d’une partie) des femmes, elle s’est réalisée sans déranger, ni déroger au machisme et au sexisme qui structurent le sport de compétition et son spectacle. Elle les a plutôt confortés en mettant les femmes à leur place : dans les gradins, pour y acclamer leurs héros-soldats et mirer leurs prouesses[3]. On peut même dire que cette guerre en crampons a eu un effet antiféministe, en remettant chaque sexe à sa place, tout en rappelant leur hiérarchisation. Les hommes (représentés par des commandos d’élite) sont montés au front, tandis que les femmes admiraient les combats et tombaient sous les charmes des vainqueurs. Ainsi que l’observe Michelle Perrot, à propos de la Grande Guerre, les sexes ont été mobilisés dans « une stricte et traditionnelle subordination » [4].

La Coupe du Monde, ne l’oublions pas, devait être une réussite collective, une osmose nationale. À défaut de gagner sur le terrain (personne n’osait réellement espérer un tel couronnement), l’organisation devait être irréprochable, l’accueil exemplaire. Il en allait de l’image de la France et des retombées industrielles et touristiques espérées. Tout un pays était concerné et convié à mettre en veilleuse récriminations et dissensions syndicalo-politiques. Les pilotes de ligne qui, quelques semaines avant l’ouverture des réjouissances, osèrent faire planer sur cette compétition internationale l’ombre d’une grève aérienne furent tancés de crime de lèse-Mondial et désignés comme traîtres à la patrie[5]. Ces nantis, par une action présentée comme bassement corporatiste, allaient entacher et risquaient même de compromettre ce qui devait être la réussite de tous ! La prise de conscience et l’effort se voulaient nationaux. Tous ceux qui étaient en position d’être concernés devaient apporter leur sourire, leurs bras, leur temps, leur argent à l’édification de ce qui était annoncé comme l’événement médiatique de la fin du siècle. Outre la qualité des infrastructures et de l’organisation (prouvant que la France était à la hauteur de sa prétention), le pays organisateur devait se présenter sous son meilleur profil : être accueillant, chaleureux, convivial, prouver son entière adhésion à une manifestation sportive que toute une partie de la planète lui enviait. Aussi, était-il impératif de vaincre l’indifférence[6] de tous les Français en sensibilisant progressivement l’opinion à cette aventure, en la préparant mieux à cet événement sportif exceptionnel. Bref, il devenait urgentissime de gagner les indécis, et les indécises, tout en faisant taire les grincheux (boycotteurs, saboteurs et autres militants de l’anti-Mundial[7]).

Plus largement, la Coupe du Monde nous a été présentée sous les oriflammes de la grande réconciliation, de l’harmonie : entre hommes et femmes, entre jeunes de toutes les couleurs, entre générations, entre couches sociales. Tous ensemble, tous ensemble, ce mot d’ordre habituellement réservé aux manifestations politiques est devenu le maître mot[8], le jingle, appelant au grand rassemblement. Apothéose inespérée (en soixante-huit ans, la France n’avait jamais gagné une Coupe du Monde), cette solidarisation du corps social s’est achevée dans l’orgasme[9] collectif du « On a gagné » et le désormais incontournable « We are the champions » (of the world…, of course). Sans aller plus loin, soulignons que quelques indésirables briseurs de rêves avaient été soigneusement écartés des boulevards du bonheur. SDF (à ne pas confondre avec Stade De France), mendiants, laveurs de pare-brise avaient déserté comme par enchantement les carrefours menant aux stades, priés de ne pas entacher le spectacle. Quémander cent balles au milieu de cette orgie de pognon, de convivialité et de solidarité bien intentionnées, aurait fait désordre.

Les femmes avec nous !

À raison de cinq semaines de retransmissions quotidiennes et de journaux spéciaux, celles qui ne goûtaient pas aux ravissements du ballon rond risquaient fort, à leur tour, de gâcher la fête de ceux qui s’apprêtaient à vivre foot, penser foot, manger foot, aimer foot, etc. « Parce que les hommes veulent vivre la coupe du monde sans que leurs compagnes fassent la tête jusqu’au 12 juillet au soir », il était urgent d’organiser le cocooning footballistique. Ce qui fut le cas…

La guerre des sexes, ou plutôt des ménages (tant redoutée), n’aurait donc pas eu lieu. Toutes les femmes ne se sont pas désintéressées d’une distraction d’ordinaire destinée à des hommes. Elles n’ont pas boudé dans leur coin. Et, ces hommes, quant à eux, n’ont même pas eu à s’excuser de leurs goujateries, ils ont été d’emblée pardonnés par des épouses partageant désormais leur passion, dans une fusion émotionnelle d’un nouveau genre. Ils ont ainsi évité les coups de rouleaux à pâtisserie furibonds ! Bien au contraire, c’est à la célébration d’une complicité, d’un rapprochement, d’une réconciliation, que l’on aurait assisté : « Le ballon a uni les sexes »[10] !

La conquête des femmes s’inscrit dans la volonté de vaincre les résistances libidinales au sport, à seule fin de susciter l’engouement général et la fierté nationale[11]. Les femmes, elles aussi, devaient coopérer, s’associer, devenir des partenaires à part entière. Toute une entreprise de séduction s’est ainsi mise en place, avec la participation des journaux spécialisés, pour mobiliser, mettre en confiance et en condition, les habituelles laissées-pour-compte.

« La Coupe du Monde est arrivée : vivons la ensemble », titrait en couverture L’Équipe Magazine, associé pour la circonstance au journal Marie-Claire. Finie l’éternelle scission entre un homme rivé à son petit écran, scotché devant le foot, s’exaltant à vide, incompris et une rabat-joie, renvoyée à ses fourneaux[12], ou délaissée avec un déficit de tendresse à combler[13]. Les femmes (celles de Marie-Claire, bien sûr) ne souhaitaient plus rester sur la touche, désormais, elles voulaient comprendre ce qui allait faire vibrer, cinq semaines durant, leurs hommes. Quant aux hommes (ceux de L’Équipe Magazine, évidemment), ils ne rêvaient que de le leur expliquer… Tant il est vrai, qu’en foot, les femmes n’y comprennent rien !

Ainsi donc, les femmes ont été conviées à faire le premier pas en direction du mâle, détenteur du savoir sportif, précepteur expérimenté, tout disposé à initier sa toute « nouvelle » partenaire aux complexités de ce jeu d’hommes, à introniser spectatrices à part entière ces novices, subjuguées par une empoignade de mollets. Car, nous disent ces « féministes », les femmes ne sont pas, plus, aussi stupides et incultes qu’il n’y paraît ! « Contrairement aux idées reçues, se réjouit l’inénarrable Bernard Pivot, [elles] sont tout à fait capables d’entrer par le raisonnement et la passion dans la dramaturgie du football. »[14] Cette révélation des arcanes du football faite aux femmes prouverait qu’elles ne sont pas des êtres à part, d’ineptes bizarreries de la nature.

Si les femmes sont majoritairement réfractaires ou pour le moins insensibles au spectacle sportif, si, comme le notait un chroniqueur, elles ont longtemps méprisé le football, c’est notamment qu’elles n’éprouvent aucun intérêt pour un « jeu » qui ne s’adresse pas à elles et les rebute par la violence qui sourd des gradins. Elles se sentent en insécurité dans cet environnement hostile chargé en grossièretés, invectives et autres « bousculades » viriles. Or, ce serait là une grossière erreur d’appréciation ! Le football, le sport en général, ne seraient pas, comme certains sociologues antifoot, volontairement myopes (dixit Bernard Pivot) ou pathologiquement haineux[15] se complaisent à le discréditer, une occupation débile pour beaufs avinés, une « aliénation ». Les supporters ne sont pas (tous) des abrutis imbibés de bière, des hooligans, ni des franchouillards beuglant un patriotisme à la Cloche-Merle, encore moins des Dupond-la-Joie encartés au FN. « Les femmes savent bien que tous les fous de foot ne sont pas des sacs à bière, machos, fachos et xénophobes ». La plupart seraient, si l’on en croit ces laudateurs, des amoureux (sachant parfois aimer à la folie – et, qui trop aime, parfois, mal étreint !), des connaisseurs (sachant apprécier cet « art » à sa juste valeur), voire de grands enfants (qui plongent avec candeur dans ce conservatoire des joies juvéniles). En tant que tels, ils méritent d’être connus, fréquentés et… câlinés.

Pour l’amour des cuisses des footballeurs…

Si le spectacle footballistique a séduit les femmes, les a amadouées, c’est que les stars du ballon rond ont su trouver le chemin de leur cœur. C’est là le premier argument racoleur utilisé par le consortium L’Équipe Magazine-Marie Claire : l’irrésistible charme des stars – en l’occasion David Ginola, le supposé chéri de ces dames. Après une dizaine de pages de pubs, le numéro spécial foot et femmes débute par une interview du beau David que la rédaction a mis « au défi de faire aimer le football aux plus irréductibles ». Tâche qui n’est pour lui qu’une simple formalité. Les plus frigides, les plus coincées (footballistiquement parlant, bien entendu) ne sauraient résister à ce marqueur de buts, qui annonce d’entrée son ambition : « Je vais vous faire aimer le foot ». Sur une pleine page, en vis-à-vis du texte, s’affiche (comme argument de vente) le portrait du foot lover, regard franc mais enjôleur, mâchoire ferme et visage découpé, cheveux mi-longs dont les ondulations se répandent sur un buste musclé et finement bronzé : diablement beau, craquant et à croquer. Après avoir cherché à faire partager ses émotions, son amour du jeu, le charmeur de service fait monter les enchères, parle d’embrassades, d’échanges de maillots, d’odeurs, pour terminer sur la transpiration, et conclure : « On est un peu des bêtes. C’est ça aussi qui devrait plaire aux femmes, les cheveux mouillés, les visages mal rasés, ce côté mâle qui transpire. » Goûtez-y, vous en redemanderez…

Car, si les femmes sont venues (si nombreuses), si elles ont été conquises, ce n’est qu’accessoirement pour le jeu lui-même, mais avant tout à cause de l’effet bigrement dévastateur que sont censés produire sur elles ces hommes en crampons, ces nouveaux sex-symbol qui jouent de leurs corps, de leurs muscles en se disputant (pour elles ?) une baballe. Si « les femmes ont envahi les stades », c’est, selon un journaliste du Figaro, qu’elles « ont découvert le sourire de Barthez, le charme de Zizou, la puissance de Thuram, les cuisses de… et tous les autres Bleus »[16]. Elles seraient littéralement tombées amoureuses de ces Bleus, et ne rêveraient que de les couvrir de baisers, à l’instar de Miss France 98 qui a demandé par écrit à Aimé Jacquet de faire des bisous à tous les joueurs sans exception !

Les garçons sur le terrain, les filles dans les tribunes

Les femmes qui se sont laissées gagner par la fièvre, qui, selon un magazine, ont conquis les tribunes lors du Mondial, ont été transformées pour l’occasion en pom-pom girls, ou encore en femme-ballon de foot (modèle spécialement créé par Paco Rabane, pour la somme de 90 800 francs)[17], voire en ramasseuses de balles. Elles sont venues égayer les tribunes, embellir le spectacle[18], érotiser les pourtours du terrain. Ah ! ces Brésiliennes, ah ! ces Nordiques, que repéraient et isolaient les puissants téléobjectifs, régalant les téléspectateurs de bustes se trémoussant, de minois attendrissants, de sourires dorés de jeunesse. Autant de créatures de rêves (éveillés), de bêtes à fantasmes, offertes en pâture aux supporters occidentaux. Autant de créatures du diable à censurer pour ne pas troubler certains intégristes : les trépidants décolletés des brésiliennes étant devenus « le cauchemar du censeur iranien »[19].

Cette présence « en tribune [qui] fut un régal pour les yeux » ne laissa d’ailleurs pas insensibles nos petits Français : « Il y a de plus en plus de femmes qui viennent nous voir jouer, c’est bien » (Robert Pires). Le match de foot est effectivement une épreuve habituellement suivie par des masses d’hommes. Des hommes (plus jeunes) font état de leurs qualités physiques, de leur combativité, de leur (saine) virilité devant d’autres hommes qui les jugent, les jaugent, sans concession. Ce sont ces pairs qu’il s’agit d’impressionner, à qui il s’agit de plaire et d’offrir un spectacle à la hauteur. Dans ce jeu de séduction, dans ce rapport de domination entre hommes, les femmes servent de faire-valoir, de miroirs flatteurs (Virginia Woolf), d’indicateur de supériorité, confirmant bien que les joueurs sont au-dessus de ces autres hommes qui les admirent, et ne peuvent que les contempler et les envier.

Ces femmes furent récompensées de leur soutien quelques mois plus tard (le 14 octobre). La Fédération Française de Football, se disant fière de rendre hommage à celles qui ont fait, elles aussi, gagner la France, leur offrira généreusement 9 000 places au Stade de France (pour la très modique somme de 50 F) afin d’assister à la rencontre France-Andorre (un match de seconde zone qui ne déplaçait d’ailleurs pas les foules). À cette occasion, la tribune Sud leur fut tout spécialement réservée. Un regroupement qui, selon Jean-Christophe Papillon du Figaro, ne saurait être perçu comme une mise à l’écart, un isolement apartheidiste aux relents machistes, mais qui, au-delà des apparences, doit être compris comme une attention toute particulière, permettant de « mieux les gâter, les chouchouter. Bref, les combler. » Chacune reçut ainsi une rose, et le paquetage de la parfaite supportrice : un coussin pour le confort des fesses, à garder en souvenir (vive le fétichisme sportif !), un manuel avec les règles simplifiées du jeu (n’en demandons tout de même pas trop aux femmes !) et, le top du top, une petite figurine de Zinedine Zidane en carton-pâte (idole itiphallique ou succédané de godemichet ?) à brandir ! Toutes furent « maquillées et parées de bleu-blanc-rouge. Les plus heureuses [gagnant] même l’un des maillots de leurs idoles ou une soirée à Clairefontaine. Le rêve… »[20] Et effectivement, à la mi-temps, onze femmes tirées au sort sont descendues sur la pelouse, où Aimé Jacquet en personne est venu remettre à chacune un maillot « encore tout imbibé de la sueur virile » des joueurs français[21]. Ça ne s’invente pas…

Ainsi, les femmes, dans une optique clientéliste, pourraient peut-être regarnir des gradins qui ont une fâcheuse tendance à se déplumer[22], tout en appâtant les supporters mâles. « Et si les femmes étaient l’avenir du foot ? », n’hésite pas à conclure le même Papillon. Depuis, les dirigeants d’une équipe de rugby évoluant en 1ère division ont eu l’idée d’offrir l’entrée aux femmes des supporters, à la manière de ces discothèques où, pour attirer les mâles, les filles sont invitées à entrer gratuitement. Bel exemple de discrimination « positive » qui les place au rang d’une consommation (qu’à la limite on peut aussi se payer).

L’avenir des femmes n’est très certainement pas sur les terrains de sport. Elles n’y sont que tolérées tant qu’elles ne dérangent pas, comme le constate amèrement une footballeuse. La priorité va toujours à « l’équipe première », qui, à de très rares exceptions près, est celle des garçons. C’est à elle que revient de droit le meilleur terrain d’entraînement (« le pelousé »), elle qui bénéficie du coach le mieux rétribué, elle qui rafle les subventions, etc. Et, si, pour des raisons économiques, ou faute d’infrastructures disponibles, un choix doit être opéré, ce sont les féminines (comme on les appelle en dialecte sportif) qui en subissent les premières les conséquences. En sport (professionnel ou amateur, c’est-à-dire associatif), comme le disent, sans ciller, des dirigeants de club obnubilés par la recherche de résultats, « on n’est pas là pour faire du social ! », et les sections féminines, à moins qu’elles ne soient l’étendard du club, seront sacrifiées, pour que les hommes puissent continuer à jouer de la tatane[23]. Les footballeuses du Plessis-Robinson viennent à ce propos de déposer plainte contre leur club pour « discrimination sexiste », dénonçant ainsi les multiples vexations subies et la dissolution de leur équipe par des dirigeants se débarrassant de filles aux exigences encombrantes[24].

Des épouses (top) modèles !

Le Mundial a été aussi l’occasion de nous faire découvrir quasi officiellement les compagnes, femmes et dernières conquêtes des joueurs. Elles nous ont été présentées soit comme des épouses modèles, toutes acquises à la cause de leur mari/amant, soit comme des filles de magazine séduites par ces corps parfaitement musclés et toniques à souhait.

La ravissante fiancée de Ronaldo fut ainsi présentée par Le Monde comme « son » plus fervent supporter. Elle était immanquablement repérée et zoomée dans les tribunes, tout comme la top model Slovaque qui partage la vie de Christian Karembeu. Apothéose : quelques 300 tops, habillées par Yves Saint Laurent, défileront sur la pelouse juste avant que ne soit donné le coup d’envoi de la finale. Manière de faire croire aux foules contenues dans les gradins que, peut-être un jour, elles pourront « se les payer », en travaillant suffisamment pour être autorisées à descendre les y rejoindre pour une pelouse party.

En somme, soit de bonnes épouses et de bonnes mères (bien sous tous rapports) accompagnant leur progéniture voir papa jouer pour la France, soit des « canons », des standards de beauté, propres à faire fantasmer les supporters sur ces mannequins que séduisent les stars du ballon rond (et plus trivialement qu’ils footent, comme le dit Alina Reyes[25]).

Les Françaises, quant à elles, ont bien joué le jeu. Regroupées dans les tribunes officielles, elles ont su soutenir leur époux dans l’épreuve, apportant ainsi leur contribution au triomphe. Il y eut ainsi « Ceux qui ont gagné » et, à leur côté, « Celles qui étaient près d’eux », le tout incarnant « La France qu’on aime », selon la une entièrement bleu-blanc-rouge du numéro historique que Paris Match consacra à ce jour de gloire[26].

Les femmes ont d’ailleurs souvent fait la couverture des magazines célébrant la victoire. Une nouvelle image d’Épinal est née, qui fera désormais partie de la légende du Mondial 98, celle d’une jeune femme, pétillante de bonheur, toute de tricolore vêtue et peinturlurée, brandissant l’étendard national. Ne retrouve-t-on pas le tableau de la femme combattante, de « la jeune femme à la barricade », de la liberté guidant le peuple – allégorie d’une France qui gagne ? Ce qui est attendu des femmes, c’est leur adhésion sans faille à un spectacle sportif organisé par et pour les hommes. C’est qu’elles leur laissent vivre tranquillement leur passion, mieux, qu’elles soient tout à la fois leur staff technique (celles qui s’organisent pour que la tenue soit propre le jour du match), leur groupie (celle qui, par amour, se gèlera au bord du terrain et donnera de la voix), leur infirmière (celle qui saura panser leurs ecchymoses, les « ressourcer » et, le cas échéant, les consoler), et, bien sur, leur récompense (celles qui combleront le repos du guerrier – voir ci-dessus la récompense exceptionnelle accordée aux bleus après leur qualification en finale). Mesurées à l’aune de l’idéologie sportive, ces femmes-là sont effectivement vraiment phénomènales, comme le titrait un documentaire projeté sur Arte et consacré aux exemplaires épouses des joueurs de Bourg-Péronnas[27]. Ce petit club de football amateur a réussi l’exploit d’accéder aux quarts de finale de la Coupe de France, un succès qu’il doit aussi à ces femmes qui ont su se mettre au service de cette passion masculine en combinant leurs tâches ménagères et leur rôle de premières supportrices…

À nous les petites supportrices

Par ailleurs, les femmes sont l’une des récompenses convoitées par les compétiteurs. Fantasmatiquement, la pratique sportive (et d’autant plus si elle est victorieuse) doit permettre de conquérir le sexe faible, en lui prouvant sa virilité. Le sport est porteur de cet espoir de faire craquer les filles, de conférer un irrésistible pouvoir de séduction (un piège à filles qui fait crac-boum-but !). Faites du sport, musclez votre corps, développez vos énergies, et votre sex appeal, de même que vos capacités sexuelles, en sera décuplé. Le sport est une promesse de lendemains sexuels qui claironnent. Dans les imaginaires sportifs, sport et sexe cheminent au coude à coude, même si parfois ils ne font pas bon ménage[28].

L’idéologie qui emplit cet univers postule des affinités privilégiées entre le sport et le sexe. D’une part, la pratique sportive offrirait une possibilité de débouter l’emprise de l’instinct sexuel sur l’adolescent : l’activité physique (notamment par son intensité, par le plaisir qu’elle procure, par la passion qu’elle engendre) serait un exceptionnel antidote aux tensions génésiques, une protection contre les turpitudes du sexe, un substitut à l’activité sexuelle elle-même[29]. D’autre part, dans un second temps, lorsqu’advient la maturité, s’établit une liaison privilégiée entre sport et sexualité, mais pas n’importe quelle sexualité. Une sexualité où la femme est perçue comme un objet pornographique qui récompensera le champion des longs efforts et des nombreux sacrifices consentis. Les « acoquinements » entre sport et pornographie sont d’ailleurs clairement posés par les médias qui se veulent « branchés », connectés directement sur la modernité. La chaîne cryptée Canal Plus s’est présentée, à ses débuts, comme la chaîne du foot et du porno. Et, même si les retransmissions de matchs de football se taillent la part du lion, le slogan a eu l’effet escompté, celui d’interpeller les hommes (les a-mateurs) qui ont surnommé cette chaîne Anal Plus… Une autre chaîne payante (XXL) fait, depuis peu, son fond de commerce de cette contiguïté des genres, passant directement des sports extrêmes (présentés en soirée) au porno (à partir de minuit). Ce ne sont pas là les seuls médias à mêler registre érotique (éros) et registre sportif (thanatos). Que ce soit une revue de charme, comme Newlook, ou un journal sportif, comme L’Équipe Magazine, on retrouve, bien entendu avec une articulation différente, une alternance entre photos érotiques ou érotisées et reportages extrêmes ou sportifs[30]. Dès lors, si l’effet escompté n’advient pas, si les filles résistent et ne succombent pas aussi instantanément que prévu, certains sportifs n’hésitent pas à aller chercher énergiquement leur dû corporel. Dans les violences sexuées, commises sur des femmes athlètes, que Philippe Liotard analyse dans la seconde partie de cet ouvrage, il n’y a pas transgression d’un tabou. Les athlètes-hommes, les entraîneurs-hommes, concupiscents à l’égard de leurs « pouliches » n’enfreignent pas un interdit, mais mènent à son terme la logique de la conquête sportive, passant du sport au porno….

Frederic Baillette

[1] Se reporter aux analyses de Robert Redeker, « Le sport entre l’euphorie footbalistique et le cauchemar vélocipédique », Les Temps Modernes, n° 601, octobre-novembre 1998, p. 204-219.

[2] Pour une analyse des présupposés idéologiques de ce slogan, voir Frédéric Baillette, « United Colors of « France qui gagne » », Quasimodo, n° 6 (« Fictions de l’étranger »), printemps 2000, p. 131-158.

[3] Souvenons-nous, avec Jean-Claude Bologne, qu’en Grèce antique, « les femmes furent bannies des stades sous peine de mort » après que le cache-sexe de l’athlète Orsippe se soit dénoué lui faisant d’ailleurs perdre sa course ! (Histoire de la pudeur, Paris, Hachette, 1997, p. 300)

[4] Michelle Perrot, « Préface », in Christine Bard (sous la direction de), Un Siècle d’antiféminisme, Paris, Fayard, 1999, p. 8.

[5] Le 8 juin 1998, Jean-Claude Gaudin compara « la prise en otage de la Coupe du Monde de football par les pilotes d’Air France [à] un acte de désertion en temps de guerre » (« Du bon football », Le Monde, 11 juin 1998, p. 15). Une attitude à peu de chose près partagée par le secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, qui le 4 juin assurait que « la CGT ne prendra pas en otage la Coupe de Monde ». (Cité par Ariane Chemin, Le Monde, 11 juin 1998).

[6] Le 26 mars, un dîner-débat (mieux vaut discuter la panse pleine), a rassemblé Le Monde et le Comité Français d’Organisation (CFO) afin d’envisager les moyens de faire prendre conscience aux Français de « l’ampleur de cet événement » (Cf. Dominique Dhombres, « Vaincre l’indifférence envers la Coupe du Monde de 1998 », Le Monde, 29 mars 1997).

[7] Des militants à qui le chroniqueur Delfeil de Ton dit d’ailleurs « Merde », après l’avoir tout d’abord dit au « Front National » ! Un amalgame aussi infondé que dangereux qu’il ne fut pas le seul à faire (« Le quatrième but », Le Nouvel Observateur, 23-29 juillet 1998).

[8] « Le maître mot, c’est “ensemble” », L’Équipe Magazine-Marie Claire, p. 13.

[9] Michèle Stouvenot, « Ouiiiiiii ! l’orgasme footballistique gagne ces dames », Le Journal du Dimanche, 5 juillet 1998.

[10] Régis Testelin, « Des rires, des larmes et des clins d’œil », France-Soir, 13 juillet 1998, p. 12.

[11] Selon Le Monde du 21 mars 1998, la direction du tourisme a consacré trois millions de francs afin de « rendre [les Français] fiers d’accueillir le monde entier ».

[12] On connaît la « bonne » blague sexiste, « Quel est le féminin d’assis devant un match de foot avec une bière ? C’est debout dans la cuisine ! »

[13] « Pendant le Mundial, on baise vos femmes », pouvait-on lire sur un mur de la ville de Montpellier. Lamentable slogan d’opposants « officiels » à la Coupe du Monde.

[14] Bernard Pivot, « Y a-t-il une vie après le Mondial ? J’espère. Mais cela va être difficile », Le Journal du Dimanche, 12 juillet 1998.

[15] Position aussi prise par Jean-Claude Michéa dans Les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Castelnau-le-Lez, Éditions Climat, 1998.

[16] Jean-Christophe Papillon, « Femmes de foot », Le Figaro, 14 octobre 1998.

[17] Voir Anne-Laure Quilleriet, « La mode tente de tutoyer le foot », Le Mundial (supplément au journal Le Monde), 11 juin 1998, p. VII.

[18] « Elles ont embelli le spectacle dans les bars, dans les rues, dans les tribunes », Antoine Bigo, « Le foot fait le jeu doux aux femmes », L’Équipe Magazine, n° 853, 15 août 1998, p. 42.

[19] Voir de Gilles Paris, « La Brésilienne, cauchemar du censeur iranien », Le Mundial, 11 juin 1998, p. VI.

[20] Jean-Christophe Papillon, « Femmes de foot », Le Figaro, 14 octobre 1998

[21] Voir Alain Rollat, « Au bonheur des dames », Le Monde, 16 octobre 1998.

[22] Sur ce point voir L’Équipe Magazine, n° 806 (« La fin des supporters »), 13 septembre 1997.

[23] Voir de Benoît Hopquin, « Quand les clubs mettent le football féminin hors jeu… », Le Monde, 30 octobre 1998.

[24] Didier Arnaud, « Les filles veulent que le juge arbitre », Libération, 23 mars 1999. Rappelons qu’il n’y a pas, bien sûr, qu’en sport que les hommes cherchent à monopoliser les commandes en limogeant les gêneuses. Alain Juppé avait, en son temps, demandé au Président de la République « un gouvernement débarrassé des pétasses ». Propos de couloirs rapporté par Le Canard Enchaîné, 8 novembre 1995.

[25] Lire son court essai « Celle qui voulait qu’on la lui foote », in Ola ! Onze écrivains au stade, Le Monde – Le Serpent à Plumes, 1998.

[26] Paris-Match, 23 juillet 1998.

[27] « Elles sont phénoménales », documentaire diffusé sur Arte le 11 juin 1998, en introduction de la soirée thématique : Le Football, un sport de gonzesse ?

[28] Voir Frédéric Baillette, « Imaginaire sportif et sexualités imaginaires », Quel Corps ?, n° 50-51-52 (« Imaginaires sexuels »), avril 1995, p. 85-113.

[29] Frédéric Baillette, « Du chétif masturbateur à l’athlète accompli. Éducation physique et répression sexuelle », Quel Corps ?, n° 26-27 (« Le corps analyseur »), mai 1985, p. 46-65.

[30] On se reportera au travail de Patrick Baudry, Le Corps extrême. Approche sociologique des conduites à risque, Paris, L’Harmattan, 1991, et plus particulièrement au chapitre III : « Un érotisme thanatique ».

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