Celle que le patriarcat n’a pas réussi à faire taire

En 1986, une séance du conseil municipal de Minneapolis s’est transformée en champ de bataille à propos d’une question que personne n’osait poser à voix haute :

Des images pouvaient-elles être une forme de violence ?

Elle a dit que la pornographie n’était pas une forme d’expression, mais une violence. Tout le monde s’en est pris à elle. Mais ses questions n’ont jamais cessé de résonner.

Andrea Dworkin se trouvait au cœur de cette tempête. Elle n’était pas là pour se faire des amis. Ce n’avait jamais été son but.

Cette écrivaine féministe radicale venait de co-rédiger un projet de loi qui allait permettre aux femmes de poursuivre les pornographes pour violations de leurs droits civils. Pas pour obscénité.

Pas pour indécence.

Pour discrimination.

Elle a soutenu que la pornographie n’était pas une forme d’expression, mais une arme, un manuel d’entraînement à la domination masculine, une documentation de la subordination des femmes.

Son auditoire a fait éruption.

Les conservateurs ont adoré sa proposition pour toutes les mauvaises raisons : ils voulaient une censure fondée sur la moralité. Les féministes libérales l’ont accusée de trahir l’idée de liberté sexuelle. Les défenseurs de la liberté d’expression l’ont qualifiée de censeure. Les féministes sexe-positives ont déclaré qu’elle effaçait l’autonomie des femmes.

Dworkin n’a pas bronché.

Elle avait passé sa carrière à dire des choses qui mettaient les gens mal à l’aise. Que la violence contre les femmes n’était pas un phénomène aléatoire, mais systématique. Que l’égalité juridique ne signifiait rien si le corps des femmes restait un territoire de conquête masculine. Que le fait qu’on vous demandait de sourire face à votre propre oppression n’était pas une libération.

Ses livres se lisaient comme des actes d’accusation.

«La haine des femmes». «Pornographie: Les hommes s’approprient les femmes». «Coïts » — celui que tout le monde a interprété à tort comme affirmant que tout rapport sexuel était un viol, bien qu’elle ait insisté sur le fait que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire.


Certaines des phrases résonnaient comme de véritables coups de poing :
«Être une femme dans notre monde, c’est avoir été privée de la possibilité de faire des choix humains par des hommes qui aiment nous haïr.»

Les attaques personnelles ne se firent pas attendre. Ses détracteurs ridiculisèrent son embonpoint, son apparence, tout sauf ses arguments réels. On la qualifia de misandre, de sexophobe, de dangereuse.

Certaines des attaques les plus cruelles vinrent d’autres féministes qui craignaient que son radicalisme ne détruise la crédibilité du mouvement.

Mais voici ce que personne ne put nier : les questions qu’elle posait n’allaient pas disparaître.

Que signifie le consentement quand toute votre vie a été façonnée par des systèmes conçus pour limiter vos choix ?

L’égalité au sein d’un système oppressif est-elle réellement une liberté ?

À quoi ressemblerait la vie des femmes si elles étaient réellement libérées, et non simplement protégées ou tolérées ?

Andrea Dworkin est décédée en 2005 à l’âge de 58 ans. Les débats qu’elle a lancés n’ont pas disparu. Dans chacun des débats sur les effets de la pornographie, sur la prostitution en régime capitaliste, sur la frontière entre protection et contrôle — elle a été la première à cartographier ce territoire.

Elle ne demandait pas qu’on soit d’accord avec elle. Elle exigeait que nous regardions ce que nous préférons ignorer.

Les ordonnances sur la pornographie qu’elle a co-rédigées ont immédiatement été annulées par des tribunaux au nom du Premier amendement de la Constitution américaine.

Elle a été vilipendée par presque tout le monde : les moralistes de droite qui voulaient utiliser son travail pour justifier la censure, les féministes libérales qui pensaient qu’elle nuisait à la cause, et l’industrie du sexe qui craignait de perdre de l’argent.

Mais ses questions sont demeurées pertinentes :

Une industrie fondée sur l’exploitation du corps des femmes peut-elle jamais être véritablement consensuelle sous le patriarcat ? Ou cette question elle-même est-elle une insulte à l’autonomie des femmes ?

Andrea Dworkin n’a jamais offert de réponses faciles. Elle posait des questions difficiles et mettait les gens au défi d’y réfléchir réellement au lieu de simplement y réagir.

Trente-cinq ans après cette séance du conseil municipal de Minneapolis, ses questions font toujours l’objet de débats. Son nom demeure invoqué — tantôt comme celui d’une méchante, tantôt comme celui d’une prophète, rarement avec nuance.

Elle ne voulait pas être aimée. Elle voulait être entendue.

Et que l’on soit d’accord avec elle ou non, elle a veillé à ce que l’on ne puisse pas passer outre à ce qu’elle disait.

Mis en ligne le 23 avril 2026 sur la page FB du site The Two Pennies.

Traduction: TRADFEM