Un nouveau livre, The End of Patriarchy : Radical Feminism for Men, force les progressistes et la gauche à rendre des comptes aux femmes

par ERNESTO AGUILAR, le 2 janvier 2017, sur le site FeministCurrent.com

Aujourd’hui éloignées dans le rétroviseur, les années (de Bill) Clinton ressemblent à un tournant pour la stratégie contemporaine des mouvements sociaux. À partir de cette génération de jeunes, la politique progressiste a été reformulée pour sembler plus « inclusive », sans toutefois résoudre certaines contradictions, au milieu d’une succession de pertes subies par la Maison Blanche. Cela a fonctionné, mais peut-être trop bien. Le pays conclut aujourd’hui huit ans d’une première présidence afro-américaine, avec une politique d’évitement des enjeux raciaux et de lourdes interventions militaires à l’étranger aussi bien que de déportations au pays. Et, comme le fait remarquer Jodi Dean dans The Communist Horizon, des idées comme la diversité et le dialogue font maintenant partie de la culture d’entreprise internationale. C’est un changement. Est-ce une victoire? Le verdict à ce titre demeure ambigu.

cover-end-of-patriarchyIl est impossible de lire le livre de Robert Jensen, The End of Patriarchy, sans tenir compte de cette incohérence politique. Désireux de présenter le féminisme radical aux hommes et au mouvement progressiste plus large, qui y sont souvent opposés (comme d’ailleurs le mouvement féministe général et les études de genre), Jensen rame à contre-courant d’une tendance vieille de 30 ans. En effet, dans son aspiration à simplifier à l’extrême son message, la politique de gauche, qu’elle soit modérée ou orthodoxe, a rejeté le féminisme radical au profit de toutes sortes de concepts à la mode et de postures affichées sur des médiaux sociaux comme Tumblr, pour faire aujourd’hui des choix individuels l’enjeu primordial. Néanmoins, Jensen, en progressiste de longue date dont les vues sur la justice raciale et de genre lui ont mis à dos une foule de gens, allant des anarchistes à l’extrême-droite, continue de soulever des questions complexes auxquelles le gauchisme n’a pas de réponse claire, même une génération et demie après les années Clinton.

Une partie de l’inconsistance du libéralisme a sans doute été d’assujettir les notions naissantes de choix et d’identité à un libertarisme radical qui s’avère subjectif à l’extrême, voire destructeur. À l’instar de l’incident Rachel Dolezal aux yeux des personnes de couleur, on constate qu’un résultat du laxisme dont font preuve entre eux les hommes de gauche est une idéologie qui privilégie le désir, le regard et les caprices des hommes, sans égard pour leur impact sur les femmes et les filles. Dans notre langage quotidien, cela se traduit par n’importe quel mec relou qui peut se dire « conscientisé » en milieu étudiant, à Donald Trump arguant qu’il est partisan du mariage homosexuel, ou à des avatars anonymes qui vantent le féminisme sur Twitter tout en affichant leur haine et pire encore pour les SWERFs et les TERFs.

Il n’y a bien sûr rien de neuf à voir des groupes dominants tenter de reformuler le progressisme pour l’adapter à leurs désirs personnels, et l’on sait que cette tendance a des conséquences dangereuses, y compris une foule d’agressions sexuelles dans les communautés militantes. Il ne faut donc pas s’étonner de voir le progressisme et le féminisme blanc être souvent remis en question comme ayant perdu le contact avec les femmes de couleur et les personnes défavorisées.

Au-delà des enjeux d’identité, Jensen argumente qu’il est impossible de passer sous silence la façon dont les caractéristiques ignorées par le discours libéral façonnent les espoirs, les peurs et les vécus des femmes. Lorsque les différences biologiques sont à la base de la hiérarchie et de l’inégalité sociale qui ont donné naissance au patriarcat, il est clair que notre perspective des torts causés, des relations humaines et de la normalisation du sexisme ont une importance énorme. De toute évidence, cette reconnaissance ne signifie pas que les femmes se résument à l’addition des contraintes de sexe et de race. Mais elle constitue un défi important pour le dogme qui coudrait donner à l’oppression des femmes un caractère mythologique, facultatif ou irréel. Bref, The End of Patriarchy est une remontrance nécessaire au genre de subjectivité qui paralyse la gauche depuis des décennies.

Si vous êtes au fait de la théorie féministe, cet ouvrage vous rappellera des éléments que vous connaissez peut-être déjà. Les critiques de Jensen à l’égard de la pornographie et de l’industrie du sexe, par exemple, ont été énoncées ailleurs, de la façon la plus exemplaire dans Pornography: Men Possessing Women d’Andrea Dworkin. Jensen reconnait lui-même que ses pensées n’ont rien de nouveau, et qu’elles ont été présentées par la constellation de féministes radicales qu’il cite. Il reste le caractère remarquable de cette collection de fondements philosophiques divers et concrets de la pensée féministe radicale, en particulier comme introduction, tout comme les données, les nombreux récits poignants et les efforts de l’auteur pour évaluer les hypothèses sous-jacentes au féminisme radical.

Ce travail expose quelques plaies ouvertes qui méritent discussion. Pour les hommes qui croient au féminisme et qui veulent être des alliés respectueux, ces questions sont particulièrement significatives.

À titre de personne dont les propos résonnent auprès des progressistes à travers de nombreux livres, campagnes de mobilisation et allocutions, Jensen possède un cachet dont disposent peu de gens. Il est un auteur que lisent des progressistes sur des sites comme Counterpunch, Yes et Truthdig, entre autres. Là où la « manosphère » gauchisante – tous ces mecs soi-disant féministes mais amateurs de pornographie, acheteurs de sexe, et prosélytes d’un individualisme robuste dans les médias sociaux – se permet d’attaquer ou de censurer des femmes comme Julie Bindel ou Germaine Greer, Jensen semble prêt à mettre au défi un public qui le connaît très bien (et qui est dans bien des cas plus nombreux que ceux de Greer et Bindel) mais qui risque de ne pas être aussi ouvert au féminisme radical. Sa disposition à formuler ces questions dans un langage progressiste – en illustrant les débats sur la prostitution avec des théories comme celle de la conscience aliénée, faisant souvent référence à l’intersectionnalité et posant le patriarcat comme axe central – ne facilite pas la tâche aux gauchistes qui préféreraient le rejeter d’emblée.

Pourtant, The End of Patriarchy oblige implicitement son auditoire à songer aux limites de la célébrité et au fait que de telles voix servent parfois à marginaliser celles de femmes. Jensen est clairement conscient de ce risque et essaie de le traiter directement, même si le résultat lui échappe en fin de compte. Cette rupture rappelle ce qui est décrit dans l’important ouvrage de Sara Evans, Personal Politics: The Roots of Women’s Liberation in the Civil Rights Movement and the New Left (La politique du personnel : les racines de la libération des femmes dans le mouvement des droits civiques et la nouvelle gauche). Evans y considère les contradictions soulevées par la participation de jeunes Blanc-he-s du Nord à la lutte de libération des Noir-e-s du Sud. Les organisatrices blanches étaient conscientes, selon Evans, de l’impact que pouvaient avoir leur sexe et leur race sur les Noir-e-s avec qui elles menaient ce travail de mobilisation. De même, Jensen fait allusion aux préoccupations des femmes, non seulement à propos d’une récupération, mais en termes de pouvoir et de privilège masculins. Comme beaucoup des discussions amorcées dans The End of Patriarchy, Jensen ne fournit pas de réponses simples.

En outre, tout au long du livre, Jensen jette un regard critique sur sa position d’homme plaidant pour le féminisme radical. Cette conscience de soi imprègne beaucoup de ses réflexions judicieuses et de ses analyses exceptionnelles des optiques libérales, du fait d’aborder certaines controverses qui font depuis longtemps partie des mouvements sociaux. Qu’est-ce que cela signifie d’être un homme qui fait campagne pour le féminisme radical à un moment où des hommes ont des impacts inquiétants sur le mouvement des femmes? Que signifie la masculinité quand on cherche à dire quelque chose, en fait quoi que ce soit, sur l’activisme des femmes, la théorie politique et le travail d’organisation, que ces propos soient libéraux ou radicaux? Un homme qui possède le privilège masculin peut-il faire une différence en favorisant une sorte de féminisme que certaines femmes libérales méprisent et attaquent? Quelle est la façon la plus appropriée d’agir comme allié pour un homme qui perçoit l’importance de la pensée féministe radicale? Jensen scrute habilement ces considérations tactiques, et son livre va certainement susciter des échanges.

Jensen est hautement considéré, en raison de ses nombreux écrits, tel son ouvrage Getting Off: Pornography and the End of Masculinity [Jouir : La pornographie et la fin de la masculinité]cover-getting-off, et de ses efforts pour pousser les hommes à plus d’autocritique d’eux-mêmes et du privilège masculin. The End of Patriarchy a le même potentiel d’interpeller davantage les hommes et de soutenir le travail d’organisation que préconise Jensen.

L’auteur de cette recension, Ernesto Aguilar, est écrivain et producteur de médias communautaires.

The End of Patriarchy: Radical Feminism for Men (Spinifex Press) sera disponible en Amérique du Nord et en Europe à compter du 17 janvier 2017.

Conversation (en anglais) entre Bob Jensen et Meghan Murphy:

(Quatrième de couverture)

La pathologie du patriarcat, l’idée qu’un groupe de personnes devrait en contrôler un autre – et même les posséder, posséder jusqu’à la vie elle-même – est au cœur des crises contemporaines.

The End of Patriarchy pose une question fondamentale : De quoi avons-nous besoin pour créer et entretenir des communautés humaines stables et dignes, capables de conserver une relation durable avec l’ensemble du monde vivant?

La réponse de Robert Jensen est le féminisme et une critique du patriarcat.

Il appelle à lancer un défi féministe radical à la domination masculine institutionnalisée; un rejet sans compromis de l’assertion par les hommes de leur droit de contrôler la sexualité et la reproduction des femmes; et une exigence de mettre fin à la violence et à la coercition qui sont au cœur de tous les systèmes de domination et de subordination.

The End of Patriarchy constitue un puissant argumentaire à l’effet qu’une société socialement équitable ne nécessite rien de moins qu’une refonte féministe radicale des structures patriarcales dominantes.

Table des matières :

  • Preface: Begin in the Body
  • Introduction: Follow Your Fear
  • Identity Politics and My Identity
  • Sex and Gender
  • Definitions of Sex and Gender
  • Sex/Gender and Race
  • Caution about Gender Claims
  • Patriarchy and Feminism
  • Patriarchy
  • Feminism
  • Pressing Arguments
  • Rape and Rape Culture: ‘Normal’ Violence
  • Statistics
  • Sex/Gender Norms
  • Rape Culture
  • Rape’s Reality
  • Prostitution and Pornography: Sex Work or Sexual Exploitation?
  • ‘Sex Work’: Justice and Dignity
  • ‘Sex Workers’: Women’s Decisions
  • Men’s Choices
  • What Is Sex For?
  • Transgenderism: Biology, Politics, Ecology
  • A Critical Feminist Analysis
  • Definitions and Categories
  • Ground Rules for Debate
  • Question: Biology of Male/Female
  • Challenge: Politics of Man/Woman
  • Concern: Ecological Limits
  • Imagination
  • ConclusionAfterword: On Fear and Resistance by Rebecca Whisnant

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2017/01/02/end-patriarchy-radical-feminism-men-forces-liberals-left-towards-accountability-women/

Traduction : TRADFEM

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