Androcapitalocène : recension du livre de Catherine Albertini par Ana Minski

[Le compte-rendu qui suit est tiré du n°4 de la revue : Behigorri. Le sommaire de la revue est en bas de page. Merci pour l’aimable autorisation à reproduire ce texte.]

« Il n’existe pas de ''sans voix''. Il n’y a que des personnes délibérément réduites au silence ou que l’on préfère ne pas entendre. » – Arundhati Roy (2004)

Anthropocène ? Capitalocène ? Mégalocène ? On ne compte plus les néologismes pour nommer les destructions écologiques en cours. Autant de -cène que de Homo, cette humanité civilisée qui se rêve et se prétend sapiens, mais qui est, selon les auteurs, bien plus oeconomicus, theologicus, ludens, faber, ethicus, ou detritus

Nommer les choses et les phénomènes n’est pas un acte anodin. Nommer nous situe dans le monde, socialement, moralement et matériellement. Nommer est la première étape pour identifier ce que les opprimé.es doivent combattre. Définir le plus précisément possible ce que nous souhaitons dénoncer ou défendre, nous permet de comprendre les différents mécanismes de la domination et les causes du désastre écologique. Les mots mûrement réfléchis mettent à nu les désirs de révolte ou de domination qui sous-tendent une pensée. C’est pour cela que toute autrice qui se préoccupe d’écologie et de justice sociale doit porter son regard sur le monde depuis celles et ceux qui sont exploité.es, animales humaines et non humaines. La réalité de toute société est à la fois matérielle et symbolique. Décrire clairement le système économique capitaliste, système puissamment idéologique, permet de rendre visible les violences et destructions quotidiennes dont il se nourrit pour le porter à notre jugement moral.

Dans son essai Résistances des femmes à l’Androcapitalocène. Le nécessaire écoféminisme, publié chez M Éditeur, Catherine Albertini commence par expliquer les raisons pour lesquelles « Androcapitalocène » lui semble être le mot le plus adapté pour nommer la période actuelle. Le préfixe « andro- » met en évidence le fait que la destruction en cours « n’est pas neutre du point de vue du genre ». Elle est le fait du genre masculin, c’est-à-dire d’hommes qui sont socialisés pour valoriser la concurrence, le pillage, le viol, la domination, l’hégémonie. Des hommes qui sont socialisés pour mépriser les qualités attribuées aux femmes. Le genre féminin, dans lequel sont socialisées les filles dès leur plus jeune âge, enferme les femmes dans une position masochiste et sacrificielle. Si elles veulent être aimées, les filles doivent correspondre aux qualités attribuées au féminin, à « La femme » douce, passive, généreuse, empathique, coquette, serviable, soumise. Cette socialisation binaire des sexes participe à la mise en place et au maintien d’un système économique qui lui ressemble en tout point : le capitalisme.

« Andro » pour visibiliser le genre et « capital » pour visibiliser le système économique. Andro plutôt qu’anthropo parce qu’il ne s’agit pas d’accuser toutes les sociétés humaines mais la société patriarcale capitaliste. Pour l’autrice, bien que d’autres formes de domination masculine existent dans d’autres sociétés, elles ne sont pour autant pas responsables de l’écocide actuel. Leur système économique étant non capitaliste, elles sont elles-mêmes victimes du capitalisme patriarcal[1].

Ce lien entre le genre, le système économique et la destruction écologique a été théorisé par les écoféministes dès les années 1970. Pourtant, les écoféministes ont longtemps été ignorées par la plupart des auteurs et théoriciens qui se sont préoccupés d’écologie. Les écoféministes, dont beaucoup luttent sur le terrain, sont quasi systématiquement négligées, invisibilisées, ignorées.

L’autrice s’inscrit dans le sillon de ces théoriciennes dont elle retrace succinctement l’histoire et les théories.

L’écoféminisme, dont le néologisme est élaboré par Françoise d’Eaubonne en 1974[2], allie, dès son origine, le mouvement féministe et le mouvement écologiste : « l’oppression des femmes précède et fonde toutes les autres, celles qui lui succèdent auront toujours tendance à prendre un aspect sexualisé[3] ». Elle dénonce l’idéologie du patriarcat capitaliste qui valorise la domination des hommes sur les enfants, les femmes, les autres animaux, la nature. Être écoféministe, c’est donc mener une lutte à la fois contre le patriarcat et le capitalisme. C’est œuvrer pour un changement radical des conditions matérielles, morales et symboliques. Ainsi que le précisait déjà en 1998 Karen Warren, il est urgent de cesser la production nucléaire, la fabrication du plastique, la publicité, les coupes rases, l’exploitation industrielle et de valoriser l’artisanat, la paysannerie, les terres communales et les qualités attribuées au féminin.

Capitalisme et patriarcat sont les deux visages d’un même système : l’hégémonie des valeurs du genre masculin. Ce système s’appuie sur l’esclavagisation des populations et le mépris du genre et du sexe féminins. Les analyses de Sylvia Federici montrent les liens entre la dégradation de la condition des femmes et le développement du capitalisme salarial[4]. Le démantèlement progressif des terres communales en Angleterre, entre les XVIIe et XVIIIe siècle, a été possible en chassant les femmes des terres sur lesquelles elles pratiquaient une culture vivrière. La chasse aux sorcières a été un des moyens pour leur ôter toute possibilité d’indépendance en leur interdisant l’accès aux activités qu’elles pratiquaient en tant qu’artisanes, guérisseuses, sages-femmes ou avorteuses. Avec les Inclosure Acts, promulguées par le Parlement anglais, les lords ont expropriés les petit·es paysan·nes pour s’approprier les terres agricoles. Pour imposer le travail en échange d’un salaire, tout comme pour les esclaves, les capitalistes ont volé les terres et interdit tout possibilité de subsistance autonome. La chasse aux sorcières et les enclosures ont permis de produire la pauvreté dont le système a eu besoin pour instaurer une discipline salariale et accroître ses profits.

Les théoriciennes de l’écoféminisme dénoncent la privatisation des biens communs : faune, flore, sols, cellules, atomes, etc. Sous le capitalisme, l’eau, l’air, les gènes peuvent être brevetés pour devenir marchandise et accroître les profits. En tant que système hégémonique, il colonise et paupérise les populations, privatise les biens communs, génère des guerres pour le contrôle des ressources rares, détruit les écosystèmes. La traite d’êtres humain.es, femmes et enfants très majoritairement, pour les soumettre en esclavage sexuel ou domestique, les réduire à des parties de leurs corps afin de mener des expérimentations biotechniques (greffes d’organes, essais thérapeutiques, etc.) est tout aussi lucrative que leur mort. Comme l’expose l’analyse de Vandana Shiva pour l’Inde, le développement, la modernisation sont un vol et une destruction des terres qui n’a d’autre objectif que d’accroître les profits :

« […] la Révolution verte en Inde qui, dans les années 1960, en s’appuyant sur les grands barrages qui ont exproprié des centaines de milliers de familles paysannes, la mécanisation, la concentration des terres agricoles par de grands groupes au détriment des petites exploitations, les semences à haut rendement, a contribué à réduire la biodiversité, à épuiser les sols par l’utilisation massive d’engrais chimiques. Ce qui a abouti, à partir des années 1980, à accroître la pénurie d’eau. » (page 40)

La pénurie d’eau qui sévit aujourd’hui sur toute la planète n’est pas une catastrophe naturelle, elle est le fruit des politiques agricoles et industrielles, de la déforestation et de la surexploitation des bassins hydrographiques imposées par l’Occident capitaliste. À la fin du XIXe siècle, l’Empire britannique étend son système agraire en Inde pour cultiver le coton et le jute pour ses filatures, la canne à sucre, le riz, le thé, le café et l’opium. Toutes ces denrées sont gourmandes en eau et sont exportées vers l’Angleterre. Les épisodes de famine n’émeuvent nullement l’administration coloniale qui s’inquiète uniquement des rendements et des bénéfices. Pourtant, la cause fondamentale des famines est la colonisation/privatisation qui engendre exclusions politiques, économiques, injustices sociales et discriminations. Ce n’est pas l’absence de nourriture mais l’impossibilité d’y accéder qui engendre les famines. En s’appropriant les terres et en imposant la monoculture, le système colonial abat à grande échelle la faune et la flore d’essence locale nécessaire à l’autonomie des populations. L’agriculture industrielle surexploite les terres entraînant une perte de 75 % de la biodiversité cultivée et sauvage[5]. Les conséquences sont la désertification, l’érosion, la contamination importante des sols et des nappes phréatiques qui s’assèchent peu à peu sur le long terme. Les colonisés perdent leur pouvoir politique, économique et social. Il leur est devenu impossible de cultiver les essences traditionnelles qui leur permettaient de rester indépendants du système capitaliste.

La mission civilisatrice, le développement, le progrès, la modernisation, sont une colonisation/privatisation des terres communales et indigènes au profit des industriels[6].

L’impact du colonialisme pèse «  bien plus lourdement sur les femmes que sur les hommes, en les excluant de l’accès aux terres, donc en détruisant leurs conditions de production alimentaire et en réduisant comme peau de chagrin leur rôle économique les privant du commerce de leurs productions agricoles ou artisanales. » (page 27)

Au Kenya, les Anglais ont importé la notion de propriété foncière détruisant ainsi le système de terres communales et de la jachère, ce qui a eu pour principal effet, notamment dans les sociétés matrilinéaire et/ou matrilocale, de priver les femmes de leurs droits sur la terre et les arbres.

La critique écoféministe du capitalisme diffère de celle du marxisme. Contrairement à ce que pensait Marx, l’intégration de la femme dans l’industrie n’a porté aucun coup au capitalisme et aucun soutien à l’émancipation du sexe féminin. L’accès au travail salarié n’a pas amélioré la condition des femmes, bien au contraire. Elles occupent les emplois les moins valorisés, les plus mal payés et sont souvent victimes d’abus et de violence. Dans les pays de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques), les femmes occupent 60 % du secteur des services : restaurants, hôtels, cafétérias, hôpitaux, gardes d’enfants, caisses de la grande distribution. Au temps de travail s’ajoutent celui du transport du domicile au travail, du travail à l’école. Au travail salarié, qui ne protège nullement les femmes de la précarité[7], s’ajoutent le travail ménager et l’entretien des enfants. Pour celles qui parviennent à obtenir un emploi convenablement rémunéré et valorisé, cette intégration au capitalisme participe à l’exploitation d’autres femmes : nounous, cuisinières, ménagères, etc.

Les migrations de femmes du Sud global enrichissent l’industrie clandestine du sexe, mais aussi la cohorte de domestiques sans papiers taillables et corvéables à merci. Les femmes du Sud global font le ménage et s’occupent des enfants des travailleuses plus aisées du Nord, tout en étant séparées de leurs propres enfants et éloignées de leurs propres familles.

Le travail salarié des femmes a par ailleurs ouvert de nouveaux marchés à l’industrie alimentaire :

« Une conséquence indirecte de l’emploi des femmes et de l’alourdissement de leur fardeau a été de bénéficier à la croissance de l’industrie agroalimentaire et de ses produits hautement transformés, riches en sucres, en sel et en graisse, provoquant une épidémie de désordres métaboliques comme des carences nutritionnelles associées au diabète, à l’obésité et aux maladies cardio-vasculaires. » (page 32)

À partir des années 1960, sous prétexte d’émanciper la femme du foyer, l’industrie de l’électroménager a également vu ses parts sur le marché fortement augmenter. Comme les études récentes le démontrent, aucune machine à laver, aucun robot ménager n’ont réduit le temps de travail domestique que les femmes effectuent au bénéfice des hommes[8].

Le « travail[9] » non rémunéré et invisibilisé dans la reproduction et le soin familial  (les soins, l’empathie et l’éducation) est une des conditions pour que le capitalisme fonctionne et se développe. Les femmes sont les principales ressources productrices de nouvelles forces de travail et main-d’œuvre pour les travaux mal payés et peu considérés. C’est pour ces raisons que Carolyn Merchant ancre l’écoféminisme dans les dialectiques de production et reproduction plutôt que dans le dualisme nature/culture.

Les relations entre la science, la technologie et la guerre ont également été mises en avant par les écoféministes. Catherine Albertini rappelle que les connaissances scientifiques acquises lors de la production d’armes de guerre ont joué un rôle majeur lors de la Révolution industrielle. Ces relations ne doivent rien au hasard. De la machine à vapeur aux gaz de combat recyclés en engrais, etc., le progrès technologique vise le contrôle et la domination, engendre colonisation, expropriation, aliénation, paupérisation des populations, standardisation culturelle et biologique, destruction des écosystèmes. La science et la technologie constituent un complexe militaro-industriel qui est le bras armé du capitalisme :

« La concurrence entre pays développés pour trouver des solutions techniques (parfois simplistes) à des problèmes identifiés est valorisée au nom de l’efficacité, de même que la multiplication des publications au nom de l’excellence est devenue nécessaire à l’obtention de soutiens financiers pour les scientifiques universitaires au détriment de la réflexion à long terme. » (page 35)

Les plus beaux discours, les plus belles intentions, ne changent rien à l’essence intrinsèque de la technoscience : l’esclavagisation et la mise sous tutelle du vivant. C’est par la guerre que la domination des industriels s’étend, aussi, rien d’étonnant à ce que neuf cents milliards aient été dépensés pour l’armement et les conflits dans le monde en 2002.

Les guerres tuent des hommes, d’autres animaux et des écosystèmes entiers. L’industrialisation agricole et la guerre fonctionnent ensemble pour développer le capitalisme et mettre un terme aux activités de subsistance. Cette technologie guerrière vise également à contrôler le vivant. La dialectique production/reproduction est pertinente puisqu’elle permet de saisir le défi démiurgique qui se cache derrière le capitalisme : la domination totale sur le vivant. Les biotechnologies, ou le biocapitalisme, permettent de transformer en marchandise toute partie du corps au bénéfice financier et physique des plus riches. L’argent permet de tout acheter, et les biotechnologies tentent d’assouvir les moindres désirs :

« La tendance générale du capitalisme est, comme l’avait déjà noté Karl Marx, de tout faire entrer dans le domaine du commerce et de tout considérer comme des marchandises, humanité comprise, laquelle peut être vendue, voire réduite à de simples organes. » (page 73)

Le capitalisme, c’est aussi une idéologie transhumaniste. Un mépris pour le corps et la nature qui doivent être contrôlés, manipulés, façonnés par l’homme dans le seul but de le servir et le diviniser. Le capitalisme, accompagné de son bras armé technoscientifique, est le meilleur moyen pour parvenir à cette fin. Pour bricoler les corps, il faut les réifier, les transformer en marchandise, les percevoir comme s’ils étaient des machines.

Le vol des terres et l’aliénation qu’elle perpétue ne se sont pas faites sans résistance de la part des dépossédé.es. De nombreuses révoltes populaires ont été menées principalement par des femmes. En 1607, les paysannes du Northamptonshire, d’une partie du Warwickshire et du Leicestershire se sont soulevées pour protester contre l’enclosure des terres et la transformation des terres cultivées en terre à pâture, les lords affectant particulièrement l’élevage des moutons. L’implication massive des femmes dans la réappropriation des terres leur permet de jouer un rôle central dans la pratique décoloniale. Au Chiapas, les zapatistes exigent de mettre fin aux privilèges masculins et créent le droit révolutionnaire des femmes. Elles n’hésitent pas à mener une lutte armée. La décolonisation, comme toute lutte sociale et écologique, est bien plus qu’un discours, elle est aussi une pratique. De nombreux autres mouvements voient le jour pour se réapproprier les terres. La Via Campesina (LVC) et ses alliés, comme le Mouvement des travailleur·euses sans-terre au Brésil (MST) ou les zapatistes au Mexique, déploient des stratégies sophistiquées d’occupation des terres pour établir rapidement des communautés agroécologiques. La Via Campesina (LVC), fondé en 1993, est un mouvement international de paysan·nes et de sans-terres présent dans 70 pays (en France, la Confédération paysanne y participe). Au concept de sécurité alimentaire ces paysan.nes substituent celui de souveraineté alimentaire : « le droit de chaque “nation” de maintenir et de développer ses capacités de produire son alimentation, dans le respect de sa culture et de sa diversité ». (page 79) Ces mouvements résistent à l’hégémonie et au colonialisme des multinationales de l’agro-industrie. Ils privilégient les droits collectifs et individuels des paysans aux intérêts financiers.

Les indigènes ont su préserver la biodiversité et la santé des écosystèmes tout en développant des modes de subsistance leur permettant de perpétuer le buen vivir, une qualité de vie indépendante de la santé du marché. Ils ont également maintenu des liens affectifs forts avec leurs terres et leurs tribus. Ce sont ces liens qui expliquent aussi que de nombreuses luttes sont menées par les peuples indigènes.

Catherine Albertini donne de nombreux exemples de luttes actuelles contre la privatisation des terres communales menées par les femmes.

Au Kenya, Wangari Muta Maathai fonde, en 1977, l’ONG le Mouvement de la ceinture verte (Green Belt Movement) dans lequel les femmes ont une place centrale. Les dirigeants masculins corrompus décident pour les populations locales qu’ils plongent dans l’extrême pauvreté et la malnutrition. C’est pour cela que les femmes ont critiqué les programmes d’aide au développement. Elles ont mené une pensée globale et une action locale en plantant des arbres.

Le Mouvement Chipko, créé par des femmes tribales et illettrées en 1973, se fonde sur une association d’activités agricoles, d’élevage, mais aussi d’usage et de conservation de la forêt. Pour s’opposer à la destruction d’une partie de la vallée de l’Alakananda exploitée par une société de fournitures sportives, les villageoises de la région ont formé un cercle autour des arbres pour empêcher de les couper. Dans les années 1980 le mouvement permit l’instauration d’un moratoire de quinze ans sur l’abattage des arbres dans l’état de l’Uttarakhand, puis la même décision fut appliquée par l’état de l’Uttar Pradesh. Le mouvement s’est étendu dans d’autres états de l’Union fédérale Indienne et dans le monde.

En Papouasie Nouvelle-Guinée, des femmes et des étudiant·es se sont soulevé·es au début du mois de juillet 1995 pour défendre les terres communales mises en danger par la « Loi de libéralisation des terres ». Les femmes ont joué un rôle actif et majeur au niveau des villages et, dans les tribus matrilinéaires, elles ont décidé de ne pas céder leurs droits coutumiers sur la terre. « Nous devons conserver notre terre telle qu’elle est, de manière à ce que tous, riches ou pauvres, y aient accès. » Ce mouvement a reçu un énorme soutien populaire, et l’armée l’a rejoint au nom de la protection des droits coutumiers sur la terre. Le premier ministre a été contraint de faire machine arrière et de retirer sa loi, le 19 juillet 1995. Cette politique de développement est imposée par la Banque mondiale, le FMI et des sociétés transnationales (ST) qui profitent de l’endettement des pays pour s’accaparer les terres. L’opposition des populations est donc essentielle pour sauver les terres de la spéculation capitaliste.

Il existe également un vaste réseau d’organisation transnational entre habitant.es parmi les plus pauvres du monde. Les SDI (Shack/slum Dwellers International – réseau international des habitant·es des bidonvilles) sont présents dans près de trente pays – l’Afrique du Sud, l’Argentine, l’Angola, la Bolivie, le Brésil, le Cambodge, la Colombie, le Ghana, l’Inde, l’Indonésie, le Kenya, le Laos, la Namibie, le Népal, le Malawi, le Mozambique, l’Ouganda, le Pakistan, les Philippines, la Sierra Leone, le Sri Lanka, le Swaziland, la Tanzanie, le Timor Oriental, la Thaïlande, le Vietnam, la Zambie et le Zimbabwe. Ce sont des petits groupes qui agissent localement, au sein de leurs villes ou leurs villages, et qui sont rattachés à d’autres « fédérations » de femmes du Sud global.

À Détroit, les espaces abandonnés suite à l’effondrement de l’industrie automobile ont été investis par des militantes afro-américaines membres du réseau de la Communauté noire de Détroit pour la sécurité alimentaire (DBCFSN). Fondé en 2006, le DBCFSN a créé une ferme alimentaire, D-Town Farm, pour la communauté noire de Détroit. Ce mouvement, qui pratique une agroécologie urbaine et résiste, notamment par des programmes éducatifs, à la fois au capitalisme, au racisme et au patriarcat, prône l’autonomie et la souveraineté alimentaire des communautés noires.

« Dans de nombreux pays, notamment, en Afrique, en Guinée Bissau, par exemple, les femmes les plus pauvres cultivent des jardins urbains (oignons, papayes, bananes, légumes) et élèvent des petits poulaillers devant leurs habitats au lieu d’y planter des fleurs. C’est ce que l’on peut appeler ‘‘l’économie de la casserole’’ qui permet d’assurer le lendemain. » (page 98)

Dans le Nord-Est du Brésil, une entreprise d’exploitation des cocotiers s’est installée. Pratiquant la monoculture sur des terres volées, les conséquences ont très vite été désastreuses pour le cycle de l’eau. Des puits se sont asséchés, des lagons ont été réduits, des cours d’eau détournés, la biodiversité aquatique a chuté, etc. Un groupe de soixante-dix femmes décide de s’opposer à cette agriculture industrielle. Elles forment, en 1986, le mouvement des travailleuses rurales (MMTR-NE) et pratiquent l’agroécologie comme instrument genré de luttes sociales.

« La mobilisation de ces paysannes représente un tournant dans les rapports de genre, un moment clef où les femmes quittent leur place assignée et, en première ligne de la lutte, affrontent, avec enfants dans les bras, les tracteurs venus déboiser les terres. » (page 111)

De nombreuses luttes sont menées partout dans le monde par des femmes qui privilégient la solidarité économique et le partage d’expériences à la concurrence et à l’hégémonie. Elles se battent en tant que femmes pour arracher aux hommes leur pouvoir décisionnaire et retrouver leur capacité d’initiatives, de choix de vie, de créativité et de prises de décision. Certaines n’hésitent pas à prendre les armes pour défendre les terres et renouer avec une autonomie de subsistance que le capitalisme patriarcal nous vole tous les jours. Les mouvements de résistance des femmes, même si elles ne se revendiquent pas féministes, sont des organisations politiques. Elles agissent en tant que femmes, ce premier sexe de l’humanité qui est exploité, violé, tué par le deuxième, celui des hommes. Ce sont elles qui se soulèvent en premier pour défendre les terres et la nature, pour préserver des savoirs genrés transmis intergénérationnellement entre femmes. Il semble que trop nombreux encore soient les hommes qui pensent, malgré tout, tirer profit de l’écocide :

« Si le mouvement Chipko est un mouvement de femmes, c’est aussi parce que les hommes de leurs propres tribus étaient moins déterminés à se battre contre l’abattage des arbres parce qu’ils y entrevoyaient une occasion d’embauche comme bûcherons par les compagnies forestières commerciales, faisant fi de l’importance de la forêt pour la subsistance alimentaire. » (page 108)

Le silence, voire le dédain, de nombreux écologues et universitaires envers les luttes écoféministes témoignent de leur manque de compréhension du capitalisme patriarcale, de leur ignorance ou de leur mauvaise foi concernant l’importance les théories et analyses féministes et l’implication des femmes dans les luttes. Ils préfèrent garder leurs œillères que questionner et modifier, concrètement, humblement et dans la pratique quotidienne, leurs modes de fonctionnement, quitte à reproduire les comportements oppressifs du capitalisme patriarcal .

                                                                                                                      Ana Minski


[1]Sur ce point, je pense pour ma part que toute forme de domination masculine porte en soi la violence spécifique au capitalisme : concurrence, hégémonie, exploitation, guerre. La domination du sexe masculin sur la nature est antérieur à l’industrialisation et à l’expropriation des communs.

[2]Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, Le passager clandestin, 2020, 336 pages.

[3]Françoise d’Eaubonne, Écologie et féminisme, révolution ou mutation, publié en 1978 par ATP, réédité en 2018 par Libre et Solidaire., in Albertini, p. 18.

[4]C’est moi qui précise « capitalisme salarial ». Ce que certains auteurs nomment pré-capitalisme n’est, selon mes analyses, qu’une différence d’ordre technique. Le capitalisme est une accumulation de richesse, qu’elle soit matérielle ou financière. Il consiste en l’accaparement de biens au bénéfice d’une minorité aux dépends d’une majorité. Le capital, matériel ou financier, offre prestige et/ou pouvoir. Le capitalisme est plus ancien que la société marchande et si l’une ne peut fonctionner sans l’autre, l’inverse n’est pas vrai.

[5]Figueroa Helland, L., C. Thomas et A. Pérez Aguilera (2018), « Decolonizing food systems : Food sovereignty, indigenous revitalization, and agroecology as counter-hegemonic movements », Perspectives on Global Development and Technology, n o 17 : 173-201.

[6]Je rajouterai, à titre personnel, que la mission civilisatrice est un projet de domestication globale. La domestication est l’esclavagisation d’animaux non humains et humains. Elle entrave, physiquement et psychologiquement, les corps en vue de les soumettre pour en exploiter la force de travail. Elle rend possible la manipulation technoscientifique des corps à des fins de contrôle totale du vivant.

[7]« (…) en 1990, 842 millions de personnes étaient chroniquement sous-alimentées (FAO, 2008a). Parmi elles, 70 % sont des femmes, en majorité des paysannes, et 20 % des sans-terres. » (page 57)

[8]Voir à ce sujet le dernier livre de Geneviève Pruvost, Quotidien politique aux éditions La découverte.

[9]Je mets ici des guillemets parce qu’il me semble dangereux d’accoler le mot travail au mot reproductif.

Sommaire :

Harpie en forêt obscure, Ana Minski
Rêve animal, Aline Recoura
Amélie Tiganus : Survivante de la prostitution et Antispéciste, #CAPP
Instinct, Melissa Roche
Encore, Tan Elbaz
unicA ou le morcellement, Marianne Desroziers
Ma soeur peut­-être, Melissa Roche
Celle des larmes, Jade Blanc-­Loiret
J’ai froid, Vanessa L’Ourse
Furie, Ana Minski
Androcapitalocène : recension du livre de Catherine Albertini
La dernière pluie, Jade Blanc-­Loiret
Le jardin des livres, Lolidol
Pardonner pour se reconstruire après un trauma : info ou intox ? Francine Sporenda
Deux poèmes, Cathy Garcia­Canalès
L’ensorcelée, Ana Minski