Andrea n’était pas transphobe

par John Stoltenberg

andrea-dworkin*

Quand Andrea et moi avons fait connaissance en 1974, son premier livre, Woman Hating, était sous presse. Elle a rédigé tous ses écrits ultérieurs dans la maison où nous avons vécu ensemble jusqu’en 2005, quand le monde et moi l’avons perdue.

Un passage de Woman Hating a changé ma vie à jamais :

« La découverte est, bien sûr, que « le masculin » et « le féminin » sont des fictions, des caricatures, des construits culturels. En tant que modèles, ils sont réducteurs, totalitaires, inadaptés au devenir humain. En tant que rôles, ils sont statiques, méprisants pour chaque femme : des impasses tant pour les hommes que pour les femmes. »

Cette interpellation radicale du genre est devenue entre nous une assise commune. C’est sur cette base que nous nous connaissions et aimions. Nous savions venir tous deux d’une culture genrée – elle en tant que femme, moi en tant qu’homme – mais jamais nous n’étions plus proches et n’allions plus loin que lorsque cela cessait de compter, quand nous communiquions simplement de soi à soi. Ou d’âme à âme. Ou de Moi à Toi.

À ce jour, je ne sais toujours pas exactement pourquoi Andrea a pris le risque de me faire confiance. Je n’ai cependant aucun doute sur les raisons qui m’ont poussé moi à lui faire confiance.

J’étais attiré par les hommes et sexuellement actif avec eux; Andrea l’a toujours su. Après tout, nous avions fait connaissance par l’intermédiaire d’un ami gay lors d’un rassemblement gay/lesbien. Mais ce que j’ai appris d’Andrea – d’abord à la lecture de Woman Hating, puis en la connaissant de plus en plus – était une toute nouvelle expérience pour moi: ce que signifie d’être et d’avoir une âme sœur au-delà du genre.

Cette croyance en la possibilité d’une vie au-delà du genre était centrale à son travail et au mien. Quelques mois après notre rencontre, j’ai écrit un article intitulé « Refuser d’être un homme » (le titre que j’ai donné à mon premier livre). Dans un discours d’Andrea, écrit environ un an plus tard, elle affirme une distinction entre le réel et le vrai :

« Bien que le système de polarité de genre soit réel, il n’est pas vrai … Le système basé sur ce modèle polaire d’existence est absolument réel; mais le modèle lui-même n’est pas vrai. Nous vivons aux mains d’une illusion perverse, une illusion sur laquelle est construit l’ensemble de la réalité telle que nous la connaissons. »

J’ai repensé à de tels passages dans l’œuvre d’Andrea (ils sont nombreux) alors que je me demandais comment elle aurait départagé les controverses et les conflits actuels entre certaines féministes et des activistes trans. Andrea a seulement abordé le transsexualisme (comme on l’appelait alors) en écrivant Woman Hating, dans un passage prémonitoire que l’on peut citer comme preuve qu’elle n’était pas du tout « transphobe » mais plutôt « en empathie avec les personnes trans » (ce qui ne surprendrait aucunement quiconque l’a connue).

Andrea n’a jamais rien écrit d’autre sur le sujet. Sans en être certain, je soupçonne que c’est parce qu’elle avait déjà dit ce qu’elle avait à en dire – et que son exigence était d’écrire ensuite sur des sujets que personne n’examinait encore. Nous abordions parfois ce sujet, bien sûr, mais avant sa mort la controverse qui divise aujourd’hui la collectivité n’avait pas encore fait éruption. Je ne souhaite pas rappeler ces tensions, sauf pour reconnaître que j’ai par inadvertance déclenché un contretemps1 à ce sujet sur le Net lorsque j’ai fait allusion sur Twitter à un article que j’avais rédigé sur le soldat américain Chelsea Manning peu de temps après sa transition, où je la désignais, par respect, en utilisant le pronom qu’elle préfère aujourd’hui.

Dans mon analyse plutôt philosophique (et avec mes souvenirs des conversations entre Andrea et moi), la controverse actuelle tient à un désaccord d’ordre politique, éthique et métaphysique à propos du sens fondamental donné au genre dans l’espèce humaine. Je ne peux évidemment pas savoir ce que Andrea dirait aujourd’hui à ce sujet, mais je suis certain qu’elle n’endosserait jamais des propositions préconisant quelque « supériorité biologique » d’un sexe, notion qu’elle a déjà qualifiée d’« idée la plus dangereuse et mortelle du monde » :

« Il est honteusement facile pour nous [je crois qu’elle fait allusion ici à ce qu’on appelle les femmes à-qui-le-féminin-a-été-assigné-de-naissance] de savourer nos propres fantasmes de toute-puissance biologique tout en méprisant les hommes qui savourent la réalité de la leur. Et c’est dangereux, parce que le génocide débute, si improbable qu’il puisse sembler au début, par la conviction que des classes découlant d’une distinction biologique valident sans conteste une discrimination sociale et politique. Même si nous avons été ravagées par les conséquences concrètes de cette idée, nous souhaitons encore avoir foi en elle. Rien ne constitue une meilleure preuve – une preuve désolante, irréfutable – que nous ressemblons plus aux hommes qu’eux ou nous-mêmes voulons bien le croire. »

Cette conviction a toujours été le critère, le cadre éthique d’Andrea, celui dont j’ai constamment tiré des leçons : l’agentivité morale et la reddition de comptes sont vraies, elles sont fondatrices de notre identité d’êtres humains, et il ne faut pas les confondre avec la réalité du genre. Je m’inspirais de ce cadre éthique quand j’ai énoncé, dans mon article sur Chelsea Manning,

« ma conviction que l’agentivité morale d’une personne n’est pas genrée; c’est – comme chez le soldat Manning – une continuité de conscience irrespectueuse de l’expression de genre. Je crois que la notion de codes éthiques distincts et inégaux chez les « hommes » et les « femmes » – une notion omniprésente dans le sens commun – est fondamentalement erronée, parce que le noyau permanent de la conscience est d’ordre strictement humain. »

Je confesse que ce n’est pas seulement au niveau simplement verbal ou conceptuel ou dans l’abstrait que j’ai tiré des leçons du projet éthique d’Andrea : vivre au-delà du genre. Je l’ai appris concrètement, humblement, sur le tas, parce que de temps à autre dans notre relation, j’ai appris ce que représentaient pour elle et pour nous les moments où je merdais et trahissais la confiance qu’elle avait en moi. Je me comportais en homme. Mon acculturation à affirmer/défendre ma virilité l’emportait sur mon intention de donner le meilleur de moi-même. Je n’agissais pas comme la personne qu’Andrea avait appris à aimer et je n’agissais pas comme la personne qu’il était possible d’être avec elle. Heureusement nous avons franchi ces étapes difficiles. Dans les dernières années de sa vie, alors même que sa santé baissait, nous nous sommes plus que jamais rapprochés et nos liens se sont renforcés. Et cette leçon ne me quitte jamais aujourd’hui : Je suis plus que mon identité de genre.

N’est-il pas curieux qu’en anglais et en français, seuls les pronoms de la troisième personne sont genrés, ceux de la première et de la deuxième personne ne l’étant pas ? Restons-nous emprisonnés dans le genre parce que nous persistons à nous percevoir à la troisième personne, à nous objectifier, nous-mêmes et les autres? Avons-nous insuffisamment d’échanges en tant que sujets disant Je à Tu? Notre langue nous rappelle-t-elle ainsi, constamment, que lorsque nous nous parlons directement au Je à d’autres êtres, et lorsque d’autres êtres s’adressent directement à nous, le genre devient futile?

J’aime découvrir les citations préférées d’Andrea que des gens affichent ici et là sur le Net, et l’autre jour celle-ci a attiré mon attention : « Quand deux personnes fusionnent et laissent leur genre hors de la chambre, c’est alors qu’elles font l’amour. »

Andrea comprenait cela. Vivre au-delà du genre conduit à aimer au-delà du genre. Et vice versa.

Notre communion me manque terriblement.

stoltenberg-dworkin

*

1En français dans le texte (ndt)

John Stoltenberg a exploré la distinction entre l’identité sexuelle et l’identité morale dans deux livres – Refuser d’être un homme : Pour en finir avec la virilité et Peut-on être un homme sans faire le mâle? Ses nombreux essais comprennent « Vivre avec Andrea Dworkin » (1994) et « Imaginer vivre sans Andrea » (2005). Son premier roman, GONERZ, projette une vision féministe radicale dans un avenir post-apocalyptique. John a conçu et réalisé la campagne médiatique primée « Ma force ne sert pas à blesser » sur la prévention des agressions sexuelles, et il continue son travail de communications et de consultant sur des causes sociales pour l’organisation media2change. Il tweete sur les comptes @JohnStoltenberg et @media2change.

Photo par John Goetz – Copyright © 2005 par John Goetz et la Succession d’Andrea Dworkin.

Traduction : Collective TRADFEM

Source : http://www.feministtimes.com/%E2%80%AA%E2%80%8Egenderweek-andrea-was-not-transphobic/

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