« A Mazan, Dominique Pélicot organise les viols de sa femme, ailleurs, un mari organise la prostitution de sa femme… est-ce différent ? » par Geneviève Duché

Merci Gisèle Pélicot ! merci de votre courage, merci d’avoir tenu, voulu, témoigné, d’avoir rappelé qu’une victime de violences sexistes et sexuelles, contrairement à ce que ce mot victime traîne à tort de représentations de passivité, de mièvrerie, même de la part de certaines féministes – est aussi une femme debout, forte, solidaire et déterminée à mettre en lumière la violence masculine et d’un système de domination, réclamant justice pour elle et pour toutes les femmes. Nous vous avons apporté des fleurs, applaudie pour dire notre sororité et le partage de votre douleur et de celle de votre famille. Grâce à vous, la justice française a été (jusqu’à aujourd’hui et enfin !) à la hauteur de l’enjeu de ce procès avec les moyens du droit et de la loi que nous avons et que nous devons pour grande partie à une autre Gisèle depuis le procès d’Aix en Provence en 1978. Mais attendons les verdicts. Grâce à votre courage et à celui de vos enfants, pendant trois mois il a été clair pour toutes et tous que l’intime est politique. Mais nous savons aussi que votre souffrance et celle de votre famille, que les effets destructeurs sur votre santé ne s’arrêtent pas à ce moment terrible et public qui a révélé l’impensable et qui laisse encore des zones d’ombre, comme l’inceste, avec lesquelles votre fille en particulier devra se battre.

A nous, les féministes en lutte contre les violences sexuelles et sexistes, en lutte contre le patriarcat, de poursuivre, de ne jamais laisser retomber notre mobilisation, de ne jamais laisser oublier ce que vous avez permis, à savoir :

De mettre en lumière une violence masculine intentionnelle, préméditée, organisée, destructrice, transformant une femme en corps inerte pour la jouissance d’une centaine d’hommes pendant des années.

De montrer comment des violeurs refusent d’admettre leur responsabilité alors que leurs actes et le corps sédaté de la victime ont été filmés en détail, comment ils sont centrés sur leur jouissance, construits sur un égotisme légitimé par des structures sociales qui le nourrissent, comment ils ne pensent les femmes qu’appropriées par les hommes : « c’était sa maison, sa chambre et sa femme » !

De montrer comment un « bon père de famille », un « bon copain » peut entretenir une haine profonde de sa femme (et des femmes), peut être un criminel, un violeur, et attirer des hommes de milieux divers en offrant cette femme pas tout à fait gratuitement, contre sa présence et des prises d’images… pas tout à fait gratuitement mais sans argent. C’était donc bon à prendre mais finalement très cher payé aujourd’hui pour les agresseurs. Dans l’ensemble « ces consommateurs » relativement modestes en termes de revenus, et dont 25% auraient subi des violences sexuelles dans leur enfance ou auraient participé à des violences sexuelles, étaient en chasse sur un réseau social fait pour ce racolage. Les hommes plus aisés vont directement dans des clubs libertins plus huppés ou font affaire avec des proxénètes fournisseurs de « prostituées de luxe ». Ils n’ont pas besoin de cacher leur voiture et de se déshabiller dans une cuisine. Mais le prix en argent n’est pas le même… et la sanction elle, est pratiquement inexistante. Nous avons connu un cas célèbre.

Comment surgit la question de la prostitution ?
Nous y sommes ! Le procès de Dominique Pélicot et de ses comparses accélère le débat sur le contenu de la loi contre le viol et la question de l’introduction du consentement dans sa définition – un débat amorcé par la demande au niveau de l’Union européenne d’harmoniser la définition du viol et d’y introduire l’absence de consentement demandé par la Convention d’Istanbul ratifiée par la France en 2014 – et, à mon sens, remet sur la table la question de la prostitution.

Je ne reprendrai pas ici tous les tenants et aboutissants de ce débat sur le consentement en matière de viol, des féministes spécialistes des violences contre les femmes et des juristes dont des avocates ayant une grande expérience de la défense des victimes de viol nourrissent cette question très importante que philosophes, sociologues et psychologues féministes éclairent depuis quelques années. La définition du viol donnée par la loi française dans le code pénale est : article 222-23 modifié par la loi n°2021-478 du 21 avril 2021 – art. 9 : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol ». Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle maximum. Les circonstances aggravantes peuvent augmenter la peine.

Alors que le procès de Mazan avait commencé avec grande émotion et mobilisation des féministes, – de la presse aussi -, apparaissait en « fait divers » début octobre dans certains quotidiens, l’annonce d’un procès d’un ex-mari proxénète. Celui-ci est un homme de 57 ans arrêté et jugé par un tribunal correctionnel pour avoir contraint sa femme à la prostitution durant six ans à Caen et dans d’autres départements. La victime, ex-épouse aujourd’hui, qui avait porté plainte, dit avoir eu jusqu’à 30 clients par soir. La prostitution de cette femme a eu lieu selon les époques, dans la rue, chez le couple ou dans une caravane. Le mari et leur fille étaient parfois caché·es derrière un rideau pendant les agissements des clients. La victime a déclaré de plus, avoir eu des relations avec une cinquantaine de partenaires successifs en gang bang dans un club libertin pour le plaisir de son ex-mari. Elle a contracté le VIH. L’ ex-mari aurait retiré de la vente de l’usage du corps de sa femme 56 000 euros.

Le 24 octobre 2024, le tribunal est allé au-delà des réquisitions du parquet soit deux ans de prison et a condamné le mis en cause pour proxénétisme aggravé et corruption de mineure sur sa fille de 15 ans (il l’obligeait de plus à visionner des films porno) à trois ans de prison dont 10 mois avec sursis probatoire, avec obligation de se soigner, interdiction d’entrer en contact avec les victimes (son ex-femme et sa fille), de détenir une arme pendant 2 ans et de payer 20 000€ à la victime. Il est, de plus, privé de ses droits civiques et familiaux pendant 2 ans. Sanction appropriée ou trop, beaucoup trop légère ? ça se discute mais en éclairant ce qu’est la prostitution…

Contre la prostitution, il faut constamment le rappeler, nous avons, depuis 2016, une loi abolitionniste « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », dite loi Olivier-Coutelle, une grande avancée mais qui reste au milieu du chemin.

Dans ce procès il n’a pas été question de rechercher les clients et de les condamner. Ils ont pourtant imposé des actes sexuels à une femme qui manifestement était sous emprise de son mari. N’y avait-il pas violence, contrainte et menace ? N’y avait-il pas lieu d’essayer d’appliquer la loi de 2016 plus complètement ?

Cette loi renforce la poursuite des proxénètes et des trafiquants, met en place une protection et des moyens pour la sortie des victimes de la prostitution, introduit l’information sur les risques de la prostitution dans l’éducation à la sexualité censée être donnée à tous les enfants et interdit l’achat d’actes sexuels par ceux qu’on appelle chez les féministes abolitionnistes les « clients -prostitueurs ». La sanction pour les « clients » est une amende de 1 500 € maximum (contravention de 5ème classe) et de 3 750 € en cas de récidive qui devient un délit, lorsque les victimes sont des adultes ; les sanctions sont beaucoup plus lourdes lorsque les victimes sont des mineur·es et la qualification de viol apparaît si le ou la mineur.e a moins de 15 ans[1]. L’achat d’acte sexuel y est défini comme « le fait de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d’une rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ou de la promesse d’un tel avantage ». Aucune présence de menace ou violence, on reste dans l’idée d’un échange mais puisqu’il est interdit, c’est qu’il pose problème.

Par ailleurs cette définition de l’achat d’acte sexuel n’est pas une définition de la prostitution. En France, « le principe de dignité interdit que la personne soit réduite et assignée, telle une machine à une fonction dans le seul intérêt d’autrui. Il est ainsi interdit de louer le corps d’une femme à la seule fin de lui faire porter un bébé qu’elle devra abandonner après accouchement. Le droit français ne valide pas non plus le contrat par lequel une femme accepterait de se prostituer et de vendre son corps pour des services sexuels » Muriel Fabre-Magnan[2].

Au vu des souffrances créées par la prostitution, des dégâts sur la santé des victimes, des effets sur leurs enfants comme pour les violences conjugales, les sanctions encourues par les prostitueurs sont faibles beaucoup trop faibles en particulier pour les clients et au regard de sanctions encourues pour viol. Pourtant ce sont les clients qui veulent et font la prostitution et engendrent l’organisation de ce marché fructueux par des proxénètes proches ou pas des victimes.

Qu’est-ce qui fait que la prostitution n’est pas, en droit, considérée comme un « viol tarifé » et on pourrait ajouter « un viol en réunion ou viol collectif » tel que le considèrent beaucoup d’abolitionnistes et des survivantes de la prostitution ?

La prostitution, un système de violences mis à part
Dominique Pélicot a offert le corps de sa femme à des clients qu’il appâtait mais il a précisé « à son insu » donc pas consentante et effectivement la victime était sédatée. Il faut pourtant rappeler que certains ont osé émettre des doutes sur ce non-consentement, après tout Gisèle Pélicot aurait pu accepter d’être sédatée, d’être mise en situation d’inconscience pour plaire à son mari… ce qui montre que l’usage de la notion de consentement dans la législation n’enlèverait pas la suspicion automatique envers les femmes de consentir d’une manière ou d’une autre aux violences masculines en particulier les violences sexuelles. Des progrès ont été faits pour les violences conjugales. On ne reproche plus ou pratiquement plus aux femmes d’être restées au domicile conjugal malgré les violences, de ne pas avoir porté plainte ou d’avoir trop attendu pour le faire. Les féministes ont analysé et fait comprendre les effets psychiques de la violence sur les victimes, les méthodes d’emprise et de coercition utilisées par les agresseurs.

Mais la prostitution est construite comme un monde à part depuis des siècles. Elle fait l’objet, en particulier depuis 1960[3], d’une politique sociale d’Etat renforcée avec entre autres création et financement de centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) consacrés à l’accueil et à l’accompagnement des personnes en situation de prostitution. Certes elle est reconnue comme une violence sexiste et sexuelle depuis 2011 en France, pourtant souvent marginalisée, oubliée dans les discours sur les violences faites aux femmes, pire, systématiquement transformée en travail avec la manie généralisée par les media de parler de « travailleurs et travailleuses du sexe » au grand plaisir de ceux qui profitent de cette violence sexuelle. La seule définition de l’achat d’acte sexuel montre cette « reconnaissance inavouée d’un monde à part » : « le fait de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution ». Pourquoi pas d’une personne qui est livrée à la prostitution ou de toute personne. Nous sommes nombreuses à faire l’expérience pénible de stationner au bord d’un trottoir pour une raison quelconque et d’entendre « combien tu prends ? » assorti de quelques injures. Mais ceci est renvoyé au harcèlement sexuel. On cloisonne, viol, prostitution, harcèlement sexuel etc.

Pourquoi la prostitution apparait comme une sorte d’institution à traiter à part et qui réclame une loi à part ? 

Trois facteurs expliquent ce statut particulier dans la législation comme dans les représentations collectives par rapport aux autres violences sexistes et sexuelles :

L’argent, un voile et le but de l’exploitation :

Dans nos sociétés de marchandisation généralisée, le rôle de l’argent nécessaire à toute vie est glorifié comme à la fois moyen de consommation pour paraître, de liberté et de pouvoir, signe d’autonomie, élément de statut social et de valorisation et produit de savoir-faire et de débrouillardise. On peut voir ainsi la prostitution comme le moyen pour les personnes prostituées de gagner leur vie (bien mal pour la plupart parce que les proxénètes leur prennent l’essentiel des gains) selon leur choix. Eloignant de la conscience la nature très violente de la prostitution qui est la transformation d’une personne en objet et des actes sexuels subis sans désir de ces actes, beaucoup encore jugent positif que cet argent des clients puisse nourrir les plus pauvres (en particulier dans les pays où la pauvreté est importante), les plus précaires, au lieu de dénoncer l’existence de la pauvreté (des femmes en particulier) et des inégalités produites par le système social et économique. Les proxénètes et trafiquants prostitueurs, eux, voient dans ce système l’opportunité de gains très importants et avec moins de risques que dans d’autres trafics. Ils vont tout faire pour maintenir ce système juteux, infiltrer les « syndicats de travailleurs et travailleuses du sexe », tout faire pour développer comme en Allemagne un entrepreneuriat prostitutionnel, ou exploiter leur propre compagne. Comment aujourd’hui un pays de l’UE, la Belgique, peut créer un contrat de travail pour la prostitution. Certains media intitulent leur annonce : « Avancée » !

Le consentement apparent des victimes de la prostitution :

Si le viol est vu, en tout cas par les féministes et le droit pénal, comme un forçage, une violence pure et directe, il n’en est pas de même pour la prostitution. L’apparence c’est le racolage dans la rue ou par internet donc l’apparente volonté d’être là, c’est le fait que les prostituées semblent se rendre volontairement sur les lieux de prostitution, se vêtent et se maquillent pour ce faire, acceptent l’acte sexuel et prennent de l’argent (de moins en moins parce que les proxénètes et trafiquants ont maintenant les moyens de se faire payer directement).

Cette représentation est renforcée par les témoignages de quelques personnes prostituées qui affirment faire ce « travail », ou avoir cette activité par choix parce que c’est de l’argent rapide, parce qu’elles préfèrent choisir leur rythme de travail plutôt que d’avoir un emploi salarié. D’autres disent qu’elles apportent un service nécessaire aux hommes ou d’autres encore, prenant conscience de la domination masculine et en ayant vécu ses violences sexuelles très jeunes cherchent à la renverser en faisant payer ce qu’on leur a pris. Elles retournent le stigmate. : « fières d’être putes » dans un contexte de libertarisme avancé, nourri par les impératifs d’agentivité et d’empowerment. Un groupe de survivantes écrit : « quand notre estime de soi a vraiment été fracassée au point qu’on ne s’accorde aucune valeur, le fait que des gens soient prêts à payer, à nous accorder une valeur monétaire pour accéder à nos corps, peut faire illusion de réparation narcissique ». Qui accepte au fond d’être traitée comme une chose, qui ne va pas chercher une justification à sa situation, qui ne va pas chercher à combattre la honte qui ronge, qui ne va pas chercher à transformer un tant soit peu cette situation en rôle positif, en service de plaisir pour les hommes, en capacité de se débrouiller seule ?

Mais il faut aussi savoir de quoi est fait ce consentement annoncé. Il est très souvent fait de violences subies très jeunes : violences sexuelles (inceste, viol, agressions sexuelles) de violences psychologiques, de carences affectives mais aussi de handicaps, de mauvaise santé physique et psychique, de stress post traumatiques. L’ensemble crée des vulnérabilités dont profitent les agresseurs (proxénètes et clients), des scolarités difficiles, la fréquentation de milieux marginaux et de la précarité. Racisme, effets du colonialisme et violences à l’égard des peuples autochtones font aussi partie des vulnérabilités exploitées dans la prostitution.

Le consentement n’a pas de sens dès lors que celles et ceux dont il émane n’ont pas d’autre choix possibles. « Sans liberté de dire « non » le « oui » n’est que le signe du renoncement et de la résignation » rappelle Muriel Fabre-Magnan[4]. On ne peut donc invoquer le consentement dans la prostitution, c’est pour cela que les personnes prostituées sont considérées par la loi comme victimes du système prostitutionnel.

La légitimation de l’assouvissement obligatoire des pulsions sexuelles masculines dans le système patriarcal toujours omniprésent et réactivé par les masculinistes.

Laurence Noëlle[5], survivante de la prostitution – qui vient de nous quitter -, incestuée, prostituée à l’âge de 17 ans, avait jusqu’à 30 clients par nuit : « une expérience insoutenable, écrit-elle, j’ai ressenti la prostitution comme un viol ou plutôt comme des viols incessants, comme la destruction et l’anéantissement d’une partie de moi-même ». Le cumul destructif des violences subies par les personnes prostituées est encore trop mal connu et surtout dénié au profit non seulement des hommes prostitueurs mais de l’ensemble du système de domination masculine.

La mise en esclavage sexuel de femmes au profit d’un homme, le mariage (tant qu’il n’est pas dépatriarcalisé de façon effective), sont des modes d’appropriation privée des femmes par les hommes. La prostitution ou le système prostitutionnel est un des modes de l’appropriation collective des femmes par les hommes avec le viol, le harcèlement sexuel dans les rues, au travail etc. Contrairement au viol par exemple, la prostitution s’institutionnalise comme système – qui fait l’objet de régimes juridiques (réglementation, prohibition, abolition) – parce qu’il s’agit à la fois :

* De la reconnaissance enracinée partout de la légitimité (ou mal nécessaire) de la satisfaction de la pulsion sexuelle des hommes – qui n’auraient donc pas la possibilité d’utiliser leur cerveau pour la contenir – et de l’assignation d’une catégorie de population, les prostitué·es (essentiellement des femmes), à cette fonction de vidange. Les autres femmes sont censées ainsi être protégées des débordements sexuels masculins. Ce qui est faux, puisque l’existence de la prostitution ne réduit pas le nombre de viols dont le viol conjugal. Pour atténuer cette ségrégation, lui donner un peu de dignité, pourtant impossible, ou surtout nier cette extrême violence sociale, on renvoie les prostituées à une autre assignation des femmes en dehors de l’obligation sexuelle, c’est à dire aux soins, au « care », et donc au nécessaire service sexuel à rendre aux hommes « si vulnérables, tant soumis à leurs besoins naturels » !!!

* Et d’un marché qui exploite une marchandise particulière, le corps sexué et particulièrement celui des femmes, par ceux qui engrangent l’essentiel de l’argent et ceux qui en tirent du plaisir. Ce marché, que certains pays instituent, privilégie les hommes ; ceux, les violeurs de Gisèle Pélicot, comme les prostitueurs, qui consomment le corps offert, sans se demander comment il en est arrivé à être ainsi « offert », ni quelles seront les conséquences de leurs actes sur les femmes qu’ils violentent, qui les consomment comme un gâteau vu en vitrine, autorisés à pratiquer ces actes par une société qui voit encore d’un œil indulgent l’usage marchand des corps des femmes, ceux qui jouissent de l’érotisation de la violence (achat d’un acte sexuel, sado-masochisme, pornographie etc.) et qui avilissent les femmes. Ainsi la prostitution est au centre de la culture du viol.

Abolir et intégrer la prostitution dans le continuum des violences masculines
Valider la prostitution comme une activité normale revient à décider de faire sortir de l’humanité les personnes prostituées. Elle doit donc être abolie en tant que système, sans aucun doute, mais en étant traitée comme les autres violences sexuelles et sexistes, intégrée dans le continuum de violences contre les femmes. Elle doit être considérée comme un système qui organise des viols collectifs avec la mise en place d’une pénalisation égale à ceux qu’encourent les violeurs aujourd’hui. Sinon il y a injustice pour les victimes et incohérence dans le droit et dans les engagements féministes qui veillent à mettre en place une politique efficace et globale contre toutes les violences sexistes et sexuelles.

La loi cadre intégrale contre les violences sexuelles – qui n’est pas intégrale parce que ne comprenant pas la maternité de substitution-GPA, hélas ! – construite et présentée en novembre 2024 par un collectif de nombreuses associations, est une importante avancée, très attendue par les féministes abolitionnistes, à condition que la démarche globale de refus total des violences faites aux femmes s’applique effectivement à la prostitution. C’est une étape positive mais il faut aller plus loin.

Ne faudrait-il pas, comme Sylviane Dahan le propose, réclamer un amendement constitutionnel proclamant « qu’aucun homme n’a le droit d’acheter une femme ou d’accéder à son corps au moyen de l’argent ou de menaces ( on pourrait ajouter toute forme de services et d’avantages) » parce qu’un tel état de choses « représente l’intolérable privilège d’une moitié de la société sur l’autre, parce qu’une telle inégalité est source de violences, d’oppression et d’humiliation sur un nombre incalculable de femmes, et parce qu’une pareille iniquité suspend une épée de Damoclès, sur la dignité, les droits et les aspirations de l’ensemble des femmes ».

Geneviève Duché, féministe abolitionniste,

Ancienne présidente de l’Amical du Nid, Décembre 2024


[1] Chapitre sur la prostitution des mineur·es du livre « Pour un accompagnement féministe et abolitionniste des personnes victimes de la prostitution, une violence sexiste et sexuelle », Geneviève Duché, Marie-Hélène Franjou.

[2] Dictionnaire du Corps (Dir. Michela Marzano), PUF, 2007.

[3] Après la ratification par le France de la Convention des Nations Unies du 2 décembre 1949 : « pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui », ratification qui place la France parmi les pays abolitionnistes.

[4] L’institution de la liberté, Ed. PUF, 2018.

[5] Renaître de ses hontes, Ed. Le Passeur, 2013.