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Mélissa Blais : « Le masculinisme est un contre-mouvement social »

[Je reproduis plus bas l’interview de Mélissa Blais publiée sur le site de la revue Ballast. L’autrice revient ici sur l’attentat qui a eu lieu à l’école Polytechnique en 1989 ;  elle y a d’ailleurs consacré un livre – trop peu connu : « J’haïs les féministes ! » – le 6 décembre 1989 et ses suites (éd. Remue-ménage, 2009).

L’entretien est republié ici avec son aimable autorisation – merci !

Le chapeau est de la revue Ballast. Pour s’y abonner, c’est là : https://www.revue-ballast.fr/produit/abonnement/]

Le 6 décembre 1989, un homme pénètre dans l’école Polytechnique de Montréal avec une carabine semi-automatique et un couteau de chasse. En une vingtaine de minutes, le dénommé Marc Lépine tue 14 personnes : 14 femmes. Ses motivations sont explicites : au moment de tirer sur les étudiantes qu’il a isolées dans une salle de classe, il crie « Je hais les féministes ! ». Dans la lettre qu’il laisse après son suicide, il déclare : « Mon acte est politique. » Malgré ces intentions claires, il aura fallu 30 ans à la ville de Montréal pour reconnaître officiellement qu’il s’agissait là d’un « attentat antiféministe ». La sociologue Mélissa Blais fait partie de celles qui ont milité pour cela. Nous revenons avec elle sur l’idéologie des mouvements masculinistes qui, aujourd’hui comme hier, avec ou sans actions d’éclat, continuent de lutter pour les « droits des hommes »  c’est-à-dire contre les revendications féministes.

On commémore aujourd’hui le 30eme anniversaire de l’attentat de Polytechnique : qu’est-ce qui a changé, depuis ?

Au sortir de la tuerie, on a tout de suite cherché à interpréter les causes de l’événement. Il ne s’agissait pas de remettre en question les faits : il n’y avait pas de force négationniste à l’œuvre. Mais les discours qui ont été les plus promus dans les médias mettaient de côté toute analyse sociologique, en réduisant l’événement au geste d’un seul homme guidé par sa folie : il aurait commis l’irréparable et on ne pouvait rien retenir de ses intentions. Or ce type de discours s’opposait très ouvertement aux analyses féministes de la fusillade, qui visaient au contraire à rappeler les intentions du tueur. Et qui voulaient saisir cette occasion pour agir ici et maintenant afin d’éviter la reproduction de ce type d’attentat. Les féministes ont beaucoup milité autour du thème de la violence contre les femmes, ce qui permettait d’inscrire l’attentat de Polytechnique dans un continuum de violences.

Durant les années qui ont suivi, les féministes étaient les seules à commémorer l’attentat, tandis que la bataille mémorielle persistait. Les discours se sont légèrement reconfigurés au moment du 10e anniversaire : il était davantage possible d’admettre que le tueur avait agi avec des intentions, et des intentions misogynes — mais on était encore loin de reconnaître le caractère antiféministe de son acte. Ce que l’on retenait en termes de prévention, c’est qu’il fallait s’attaquer à la violence en général, à la violence sous toutes ses formes. On amalgamait ainsi la violence contre les femmes et la violence à la télévision, la violence dans les cours de récréation… Ce faisant, on perdait de vue la particularité des violences sexistes. On évacuait les spécificités du phénomène sociologique des violences contre les femmes, qui mérite une grille d’analyse particulière.

Mais les féministes ont progressivement créé des brèches dans le discours médiatique. Après 20 ans, leur discours avait donc une plus grande place parmi les interprétations des causes de la tuerie. On reconnaissait que Marc Lépine n’était pas un individu isolé, que son geste s’inscrivait dans une société où persistaient des inégalités de genre. Mais il a fallu attendre 10 ans de plus et des efforts acharnés de la part de certaines féministes (aujourd’hui regroupées sous la bannière « Comité 12 jours d’actions contre les violences faites aux femmes ») pour que la plaque commémorative qui annonce la place du 6‑décembre-1989 à Montréal mentionne clairement qu’il s’agit non seulement d’un « attentat » — et non d’une « tragédie », comme c’était le cas jusqu’alors —, mais aussi d’un attentat antiféministe. C’est enfin une reconnaissance politique forte des intentions du tueur et du phénomène de l’antiféminisme. Mais jusqu’où ira cette reconnaissance ? Sommes-nous aujourd’hui prêts à entendre les féministes qui dénoncent les discours haineux qui les ciblent et qui circulent notamment sur le Web ?

Pourquoi les actes de violence antiféministes ont-ils tant de mal à être reconnus comme tels — et ce malgré les déclarations explicites du tueur ?

Pour le cas de Polytechnique, la distance avec l’événement est une des raisons pour laquelle on le reconnaît beaucoup plus facilement aujourd’hui comme tel. Distance temporelle, d’abord. On peut aujourd’hui penser que Lépine représentait le « dernier des dinosaures » et que la tuerie s’est produite à une autre « époque », celle de 1989, où persistaient des inégalités entre hommes et femmes. Il s’agirait d’un temps désormais révolu, puisque le problème serait réglé. On progresse alors sur la compréhension des intentions mais on se détourne du problème de fond, qui demeure actuel. Distance spatiale, ensuite. On qualifie les événements différemment selon qu’ils nous touchent directement où qu’ils se produisent ailleurs. Il est par exemple plus facile, depuis la France, de parler d’attentat antiféministe à propos de Polytechnique, car c’est le Québec qui a connu ce type de terreur. Lire la suite

Un entretien avec Christine Delphy – Politis

[Publié en octobre dernier et effectué par Ingrid Merckx, l’entretien suivant est extrait du n°1272 de la revue Politispolitis. Je le reproduis avec l’aimable autorisation de Christine Delphy et d’Ingrid Merckx – merci à toutes deux.]

Le Lieu-dit, à Paris, était comble le 28 septembre pour la conférence organisée avec Christine Delphy à l’occasion de la réédition de son ouvrage phare. «L’Ennemi principal est un document de référence dans les études féministes. Ses deux tomes retracent l’évolution d’une pensée en mouvement», a souligné la sociologue Sylvie Tissot. Exemple : à propos du mariage pour tous, où Christine Delphy est passée du manque d’intérêt – «Ma génération était plutôt pour la suppression du mariage pour tout le monde» – au soutien. Une fracture s’est dessinée entre cette féministe « marxiste matérialiste et radicale » et plusieurs jeunes auditrices à propos de la transsexualité. « Je ne vois pas en quoi soutenir une femme qui veut devenir un homme, et donc passer dans le camp de l’oppresseur, est un combat féministe », a-t-elle déclaré.

Environ trente ans se sont écoulés entre le premier article, éponyme, de l’Ennemi principal et le dernier article. Quelle différence d’impact entre alors et maintenant ?
delhpy1bChristine Delphy: Il n’y en a pas tant que ça. L’article le plus connu, « L’ennemi principal », porte sur les grandes structures du patriarcat et l’exploitation économique des femmes. Cela n’a, malheureusement, pas beaucoup changé. Le non-partage du travail dit  domestique est quasi le même. Le travail paraprofessionnel – que les femmes font pour leur mari sans recevoir de rétribution (comptabilité, accueil des clients, travaux en tous genres…) – a un peu diminué, notamment avec le déclin de l’agriculture. Mais de nouveaux métiers indépendants se sont créés. Et, dans ce domaine, on ne sait rien des inégalités. Lire la suite

Sporenda interviewe John Stoltenberg

Sporenda nous offre une nouvelle interview de FEMINISME SANS FRONTIERES. Elle a choisi de poser ses pertinentes questions au représentant d’une espèce en voie d’apparition: l’homme féministe. À première vue, le féminisme d’un homme semble aussi cohérent que l’antiracisme d’un blanc, la solidarité d’un goy contre l’antisémitisme ou les convictions de gauche d’un riche. Sauf que nous savons toutes que ce n’est pas si simple.  De même qu’on « ne nait pas femme, on le devient », on ne nait pas homme, on le devient. John Stoltenberg, nous explique en quoi les hommes aussi seront bénéficiaires de la déconstruction des rôles.  Le titre de son dernier livre publié en France, « REFUSER D’ÊTRE UN HOMME », peut paraître déconcertant, mais soyons claire: ce que Stoltenberg refuse est non pas l’appartenance biologique mais l’injonction à un statut de dominant qui finalement, comme toutes les oppressions,  n’empoisonne pas seulement la vie des dominés mais aussi celle de ses bénéficiaires.https://encrypted-tbn1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSOQdb0bX87UqiCirgB8_NEhC9YRP9S1jJ9NxKB1OzDQ7s_5ijO

REFUSER D’ÊTRE UN HOMME, interview de John Stoltenberg par Sporenda.

John Stoltenberg est un activiste engagé contre les violences sexistes et dans une critique culturelle  des questions de genre et d’éthique ; il est l’auteur pro-féministe radical de “Refusing to Be a Man: Essays on Sex and Justice” (2000), “The End of Manhood: Parables on Sex and Selfhood” (2000) et “What Makes Pornography Sexy?” (1994). Dans les années 80,  il a participé avec Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon à des campagnes des droits civiques contre la pornographie et depuis 2000, il a assure la direction conceptuelle d’une campagne de prévention des agressions sexuelles sur le thème « My strength is not for hurting ».

Ex-éditeur de magazine, il continue à écrire sur les questions de genre et d’éthique, blogue sur le théâtre à Washington DC, où il habite, et est consultant en communication pour des groupes à but non-lucratif. En 2013, il a publié un roman, « Gonerz », dans lequel il projette une vision féministe radicale dans un futur post-apocalyptique.

Il a été le compagnon de la féministe radicale Andrea Dworkin de 1974 jusqu’à sa mort en 2005.

Il tweete sur @JohnStoltenberg et @media2change.

 La traduction française de son livre « Refusing to Be a Man » vient de paraître aux éditions Syllepse sous le titre « Refuser d’être un homme, pour en finir avec la virilité » (avant-propos de Christine Delphy, Mickaël Merlet, Yeun L-Y et Martin Dufresne).

 S : « Refuser d’être un homme » (Refusing to be a Man) a été initialement  publié il y a 23 ans (1990) . Pensez-vous que, depuis sa publication, le message de ce livre a pénétré dans le grand public, ou est-ce qu’il est resté marginal ?

JS : Je suis très réconforté par le nouvel intérêt manifesté pour le féminisme radical qui – comme je peux le constater  sur les medias sociaux – est international. J’ai toujours voulu que le cadre éthique de « Refuser d’être un  homme » soit en accord avec la critique du genre comme hiérarchie faite par le féminisme radical, et cette critique semble résolument progresser, en particulier chez les jeunes activistes. Lire la suite