Je veux que vous ressentiez ce qu’on ressent quand cela se produit encore et encore et encore et encore et encore et encore ; parce que c’est cela la prostitution. La répétition vous tuera si ce n’est pas l’homme qui le fait.
Andrea Dworkin, 1992
Le 13 avril est la date anniversaire de deux moments décisifs de la lutte contre le proxénétisme : la loi dite Marthe Richard du 13 avril 1946 sur la fermeture des maisons closes, et 70 ans plus tard, le 13 avril 2016, la loi dite Olivier-Coutelle qui abolit les poursuites contre les personnes prostituées (instituées par la loi Sarkozy de 2003 de Sécurité intérieure), qui propose des parcours de sortie aux personnes en situation de prostitution, qui renforce la lutte contre le proxénétisme, qui pénalise l’achat d’actes sexuels et qui prévoit l’information de la population. À cette occasion, Rosen Hicher, en prostitution de 1988 à 2009, témoigne dans le livre Maintenant vous savez, paru aux éditions Libre. Et le réseau Zéromacho fait état, dans Des bordels aux Forums. Paroles d’hommes, éditions La Trêve, des propos immondes et sordides des putards, de ces hommes qui achètent des actes sexuels, et particulièrement dans des salons de massage avec « finition », c’est-à-dire les nouvelles maisons closes 2.0.
La voix d’une survivante de la prostitution
Les personnes prostituées ne sont plus poursuivies, elles sont au nombre de 40 000 personnes en France ; 97 % d’entre elles sont exploitées dans un réseau de proxénétisme. L’exploitation sexuelle des mineurs touche surtout des jeunes filles âgées de 15 à 17 ans, avec un point d’entrée dans la prostitution de plus en plus tôt, se situant entre 14 et 15 ans.
Dorénavant, ce sont les « clients » prostitueurs ou encore putards (terme utilisé en Espagne) qui sont pénalisés par une amende et par un stage de responsabilisation. Dans Maintenant vous savez, ce sont les voix de ces hommes qui essaient de trouver des excuses à être des clients de chair fraiche, docile, exploitable, méprisée, humiliée, violentée, violée, tarifée, … Mais c’est aussi la voix de Rosen Hicher qui éclate de vérité crue, de ce qu’elle a vécu dans les bars à hôtesses ou dans des salons de massage au cours de 22 années de prostitution, et aussi de ce que les personnes prostituées, femmes, hommes, enfants, vivent dans leur chair et dans leur tête, victimes d’exploitation sexuelle. Et combien ces hommes essaient de se dérober au cours de ces stages de responsabilisation quand ils rencontrent une survivante de la prostitution qui ne mâche pas ses mots !
Entre illusions et fictions, il y a celui qui rêve d’un lien affectif, celui qui dit qu’il n’est pas violent, celui qui dit qu’il remplit leur frigo. Ils n’y peuvent rien : celui qui pense avoir des besoins sexuels irrépressibles, celui qui pense que ça évite les viols, celui qui pense qu’on ne pourra jamais rien changer. Les victimes, c’est eux, les clients : celui qui dit que ce n’est pas de sa faute, celui qui a peur du courrier de convocation (et qu’épouse et enfants apprennent qui il est), celui qui pense trouver une compensation. Et il y a ceux qui assument : celui qui ne veut pas de lien, celui qui veut faire comme dans les films pornos, celui qui se croit au fast-food. Et d’autres qui disent que c’est la faute à elles : celui qui croit que c’est différent quand elles disent l’avoir choisi, celui qui pense que c’est un travail comme un autre, celui qui ne comprend pas pourquoi on ne pénalise pas aussi les femmes prostituées.
Tout y passe, les clichés les plus relou, les plus rabâchés, qui ne laissent aucune place aux violences et traumatismes qu’ils infligent aux personnes prostituées. Rosen les affronte : « Une amende et un ʺstageʺ. Pauvres petits bouts de choux sensibles et maltraités. Quelle contrainte, être obligé de prendre un congé pour cette mesure alternative. À peine une journée à tenir, assis, à écouter les intervenants et à échanger. Quel enfer… Pour elles, les conséquences durent bien plus longtemps. Vous croyez sincèrement qu’elles en sortent indemnes ? […] Accepter un pseudo-consentement par l’argent, sans désir, c’est autoriser un viol en achetant un silence. Ce n’est pas un acte sexuel en réalité, mais une agression. Une violence imposée par l’argent ».
Pour Rosen, « Me retrouver en face d’eux lors de ces séances depuis plus de 6 ans, maintenant que nous les faisons ensemble c’est pour moi comme une forme de réparation. Quand je leur dis des choses, ça me permet à moi de dire tout haut ce que j’ai pensé pendant 22 ans tout bas. Je ne pouvais pas leur dire quand ils étaient ʺclientsʺ. Ils n’aiment pas le mot ʺviolʺ. Ni l’expression ʺviol tariféʺ. S’ils refusent ce mot, c’est parce qu’ils sont conscients de ce qu’ils ont fait ».
Les propos des putards
L’imaginaire qui sous-tend le système prostitutionnel et les dispositifs économiques et technologiques qui l’organisent, et que ce système alimente en retour, c’est la pornographie, omniprésente sur Internet et qui envahit nos vies. Et l’illusion de virtualité des transactions numériques renvoient à l’exploitation et à la violence bien réelles.
Zéromacho, un réseau international d’hommes, créé en 2011, lutte contre le système prostitutionnel et pour l’égalité femmes hommes. Ce réseau a mené de nombreuses actions et notamment depuis quelque temps celle de repérer dans les salons de massage asiatiques – thaïlandais ou chinois – , ceux qui proposent des « finitions ». Les salons de massage, avec « finition », sont au nombre de 424 à Paris, et combien ailleurs ? En 1946, il y avait 1 500 maisons closes en France et 180 à Paris ! Ce sont donc des maisons closes nouvelle formule : on y entre pour un massage et on demande discrètement si « plus » en payant davantage. Ce « plus » est ensuite évalué sur des forums, notamment sur forum2.escortfr.net. Les forums en ligne prolongent ces lieux physiques à la manière d’un vestiaire numérique.
Les militant·es ont passé en revue des milliers de messages postés et dans Des bordels aux forums. Paroles d’hommes, ils présentent une synthèse de ces propos tenus par ces putards. Ceux-ci évaluent la marchandise, la performance des Miss, et font des descriptions plus que sordides à l’image de ce qu’ils sont. Qui sont ces hommes ? « On découvre des machos ordinaires, les mêmes que ceux du procès Pélicot, de médiocres salauds faisant preuve du même cynisme que Jeffrey Epstein et ses correspondants ». Que demandent-ils aux femmes ? Tout ! Puisqu’elles sont des marchandises à essayer ! « Vu comment mes doigts entraient, elle a dû en voir passer des kms de bites cette chatte » selon Reidid75. Ils sont obsédés par les seins ! Plus les seins des masseuses sont volumineux, plus cela les excite. Mais il faut que les seins soient naturels et non siliconés. Et ils en veulent pour leur argent et donc négocient mais certaines savent elles-aussi négocier. Ils imposent souvent des pratiques « bio », sans préservatif : Ptitlouis se chope une IST. Aucun ne se préoccupe si ce sont eux qui contaminent.
Et finalement, nombreux sont déçus : par exemple, la fureur de Salacino qui avait négocié une sodomie et « au moment de prendre l’entrée des artistes, non non, pas là […]. Ben désolé, je lui ai fait prendre cher, je ne me suis pas retenu de la bourriner ». Jusqu’à la mésaventure de Hans qui raconte avoir apprécié le massage naturiste body body et le frotti frotta en finition mais le geste « affectueux » sur l’épaule a provoqué chez la masseuse un « dégage » et des insultes : « Du pur gâchis !!! car c’était un sans faute c’est vraiment dommage […] Et pour une personne hypersensible comme moi (je n’ai pas honte de le dire) c’est extrêmement difficile à digérer ».
En 2026, l’accompagnement vers la sortie de la prostitution peine à s’appliquer, l’aide financière à l’insertion sociale n’est que de 559,43 € par mois pour une personne seule pour une durée maximale de 24 mois. Les départements appliquent diversement la pénalisation des prostitueurs. Aussi le livre termine par : « Et nous, qui nous opposons à leurs violences, sommes-nous si naïfs de croire en la Justice de notre pays ? ».
En conclusion, un rare putard lucide :« Aucune petite fille asiatique ne se lève un jour en se disant que le travail de ses rêves serait de bosser six jours par semaine dans un pays qui n’est pas le sien, exploitée dans un salon, à branler des queues de vieux messieurs blancs, voire de se faire ramoner la chatte et le cul plusieurs fois par jour, tout ça pour un pourboire misérable. Donc, en tant que client, on y va en tout égoïsme lubrique et en toute connaissance de cause ».
Hélène Hernandez (Groupe Pierre Besnard de la Fédération Anarchiste)

