par John Stoltenberg
(Ce texte est adapté d'une allocution faite par l'auteur lors d'une conférence du Gay Academic Union de New York, le 29 novembre 1974. Les notes de bas de page ont été ajoutées par l'auteur en juillet 2013. Copyright © 1975, 2013 de John Stoltenberg. D'abord publié dans les revues Win, le 20 mars 1975, et Social Policy, en mai/juin 1975 et aussi dans l'ouvrage For Men Against Sexism: A Book of Readings, assemblé par Jon Snodgrass. Traduit et reproduit ici avec la permission de l'auteur.) Pdf de l'article ici : J.Stoltenberg-Vers la justice de genre
Le modèle hétérosexuel
J’aimerais commencer en décrivant certaines caractéristiques de la société patriarcale dans laquelle nous vivons, certaines caractéristiques de ce que j’appellerai le modèle hétérosexuel. Dans ce modèle, les hommes sont les arbitres de l’identité humaine. Dès qu’ils sont garçons, les hommes sont culturellement programmés à se référer exclusivement aux autres hommes pour conforter leur valeur individuelle. Le confort et le bien-être d’un homme dépendent du travail et de l’attention des femmes, mais son identité – sa « connaissance de qui il est » – ne peut être conférée et confirmée que par d’autres hommes.
Dans le patriarcat, les femmes ne sont pas des témoins fiables de la valeur d’un homme, sauf dans le lit – et là en tant que classe, pas en tant qu’individues. Ainsi, si une femme en particulier n’aime pas le fonctionnement génital d’un homme, il a le droit de se tourner vers une autre femme qui l’apprécie, sans perdre de sa valeur phallique.
Les femmes aussi sont programmées à se référer aux hommes pour leurs identités, mais le programme est lourdement biaisé contre elles. Dans le modèle hétérosexuel, pour une femme, « la connaissance de qui elle est » ne peut pas être distincte de sa relation avec un homme en particulier. La seule façon autorisée d’acquérir quelque identité pour valider sa valeur personnelle est d’appuyer un homme ou d’en devenir la propriété.
Dans le patriarcat, les hommes sont à la fois les arbitres de l’identité des hommes et des femmes, parce que la norme culturelle de l’identité humaine est, par définition, l’identité masculine – la masculinité. Et, dans le patriarcat, la norme culturelle de l’identité masculine comprend le pouvoir, le prestige, les privilèges et les prérogatives sur et contre la classe de genre des femmes. Voilà ce qu’est la masculinité. Ce n’est pas autre chose.
Des tentatives ont été faites de défendre l’idée que cette norme de la masculinité a une base naturelle dans la biologie sexuelle masculine. Il a été dit, par exemple, que le pouvoir masculin dans la société est une expression naturelle d’une tendance biologique à l’agression sexuelle chez les humains de sexe mâle. Mais je crois que ce qui est vrai, c’est l’inverse. Je crois que le comportement génital masculiniste est une expression du pouvoir masculin dans la société. Je crois que l’agression sexuelle masculine est un comportement entièrement acquis, enseigné par une culture que les hommes contrôlent entièrement. Je crois que, comme je vais l’expliquer, il existe un processus social par lequel le patriarcat confère le pouvoir, le prestige, des privilèges et des prérogatives aux gens nés avec une bite[1], et qu’il existe un projet sexuel promu par le patriarcat (pas par Mère Nature) pour déterminer comment ces bites sont censées fonctionner.
Le processus social par lequel les personnes nées avec une bite atteignent et perpétuent la masculinité passe par la connivence masculine [male bonding]. Il s’agit d’un comportement acquis institutionnalisé par lequel les hommes reconnaissent et renforcent leur appartenance respective et de bonne foi à la classe de sexe masculine et où les hommes se rappellent les uns aux autres qu’ils ne sont pas nés femmes. La connivence masculine est politique et omniprésente. Elle a lieu dès que deux hommes se rencontrent. Elle ne se limite pas aux grands groupes exclusivement masculins. C’est la forme et le contenu de toute rencontre entre deux hommes. Les garçons apprennent très tôt qu’ils ont intérêt à être capables de former ce type de liens. Ce qu’ils apprennent pour trouver cette connivence est un code de comportement complexe fait de gestes, de paroles, d’habitudes et d’attitudes qui ont pour effet d’exclure les femmes de la communauté des hommes. La connivence masculine est la façon dont les hommes apprennent les uns des autres qu’ils ont droit, dans le patriarcat, au pouvoir dans la société. La connivence masculine est la façon dont les hommes acquièrent ce pouvoir, et c’est la façon dont il est conservé. Par conséquent, les hommes imposent un tabou contre tout détachement de cette connivence – un tabou fondamental pour la société patriarcale. Continuer à lire Vers la justice de genre